Ludivine

Publié le par La Zitoune

Ludivine a des responsabilités.
Sa fiche de paie en témoigne, pour qui oserait en douter.
Elle se lève tôt pour faire son brushing. Hors de question qu'elle ait l'air négligé, on ne lui pardonnerait pas. Une mèche rebelle, un frisottis, un épi et ce serait la porte ouverte à tous les charognards, une opportunité à saisir pour ses concurrents. Alors ses cheveux sont disciplinés, dressés, chauffés à blanc par un lisseur impitoyable. Il n'y a pas plus de place pour les rebelles sur la tête de Ludivine que sur celle à Mathieu. Elle les mate.
Ludivine n'a pas le droit à l'erreur, encore moins au relâchement. Alors elle court des marathons, du lever du Soleil au coucher du roi. De réunion en rendez-vous en visioconférence, elle court, sur des talons aiguilles. Une vie d'équilibriste, à flux tendu.
Parfois, elle pense à manger entre deux cafés serrés, sans sucre s'il vous plaît.
Elle ne sait plus se détendre, rongée par le stress et les obligations professionnelles.
Ludivine n'a pas d'enfant, elle n'avait pas le temps pour un chien, alors un enfant...
Des regrets ? Non, il faut du temps pour les regrets.
Mais elle a un chat, qui ne cherche plus ses caresses. Résigné.
Sa maison pue le luxe, mais reste désolément vide. Sa propriétaire ne fait qu'y dormir, peu, mais vite, comme Einstein.
L'eczéma est apparu petit à petit. D'abord sur les bras, puis dans le cou, et enfin sur le visage. De grosses plaques rouges suintantes qui l'ont défigurée. Les migraines se sont alors installées, violentes, inouïes. Et les essoufflements, et les palpitations, les nausées, et les vertiges.
Mais Ludivine a continué, pendant des années, à courir contre le temps, son temps. Elle a signé des contrats juteux, remporté des combats, reçu des offres alléchantes auxquelles elle n'a pas cédé, pour avoir le plaisir de gagner, à la loyale. Le portefeuille de Ludivine a grossi en même temps que son carnet d'adresses. Seul son corps restait maigre, désespérément maigre et noueux.
Puis elle est morte, riche, à 47 ans, d'une crise cardiaque, seule, dans son lit à matelas d'eau, comme une pauvre conne.
Le visage dévoré par son chat, résigné.
Ludivine avait des responsabilités.

Publicité
Ludivine

Publié dans Historiettes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article