Bon ben voilà...
... le monde va forcément moins bien rouler maintenant.
On connaît tous des écorchés vifs, parfois en est-on un soi-même, sans volonté de l'être. On s'en passerait bien d'être à fleur de peau, souvent, mais pas tout le temps. Flaubert disait : "Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire". S'ils s'étaient croisés, Munch aurait pu lui proposer d'illustrer cette phrase brûlante d'intensité avec son cri ondulé et Van Gogh lui aurait sans doute offert une oreille attentive.
Pléthore d'artistes sont à ranger dans cette catégorie de ceux qui ne prennent pas des chemins de traverse pour exprimer le fond de leurs pensées, de ceux qui vont droit au but, peu leur importe qu'ils soient chaussés ou non - sans filtres sociaux politiquement corrects - à commencer - étrangement - par le club des K :
BuKowski, MocKy, Kubrick, Niki de Saint Phalle, KafKa, DostoïevsKi, HulK, Kassovitz, Klapisch, de Kersauson, MonK, Kahlo, Kinski, Katerine, Kravitz, Kiberlain, Kermit, Kardachiante, Kronos, ... Et bien d'autres encore, non moins des cas, comme : Sagan, Barbara, Depardieu, Joplin, Schneider, Girardot, Bashung, Jaurès, Dewaere, Balavoine, Ferré, Reggiani, l'inspecteur Callahan, Poelvoorde, Ventura, Gabin, Taubira, Éluard, Baudelaire, Foster, Streep, Lindon, Williams, Jaurès, Zweig, Michel, de Gouges, Nietzsche, Camus, Molière, Veil, Badinter, ... La liste ne pouvant être exhaustive, puisque je pourrais rajouter Mélenchon, mais que je n'en ferai rien, même noyée sous les supplications.
Ils sont pléthore et pourtant rares à l'échelle de la planète.
Pour beaucoup d'entre eux, on peut imaginer que sans une sublimation artistique, ils seraient morts de tristesse et de douleur, dans un monde pas à leur taille, à l'étroit dans des vêtements trop petits, un monde moins beau et moins pur que dans leurs rêves d'idéalistes.
Leur soif d'absolu ne pouvant se contenter d'observer, de contempler le désastre humain, ils n'ont d'autre choix que d'y prendre part, en opposition, en éclaireur ou en lanceur d'alerte.
Quelques-uns n'ont d'ailleurs pas tenu sur la longueur et ont préféré s'échapper... bien trop tôt, pour nous, mais sans doute... à temps, pour eux. À croire que parfois l'on peut sauver sa peau en l'abrégeant. Parfois.
Ces gens-là disent l'indicible, ce que les tartuffes et les petits marquis dissimulent, tellement mal. Il arrive qu'ils continuent à le faire des siècles après leur disparition terrestre. Ils sont des alcestes, des atrabilaires amoureux, des cyranos, des robins des bois, des cédrics herroux, des snowdens, des phares dans la tempête. Ils changent le monde, le colorent d'espoir et d'espérance, de raisons de combattre pour la Justice, l'Égalité et la Fraternité, de se lever et d'y croire. Ils défendent la Liberté, la leur... et donc la nôtre. Avec la férocité des fauves, des animaux sauvages.
Ils sont d'utilité publique.
Sans leurs mots, leurs jeux, leurs crayons ou leurs pinceaux, leurs coups de gueule ou de sang, leur art qui transcende, leurs combats, leurs obsessions et leurs névroses, les fleurs et l'herbe ne pousseraient pas dans les interstices du goudron. Sans eux, le monde serait déjà éteint et le Soleil n'éclairerait rien.
Ils sont essentiels. Leur colère est saine.
Notre gratitude devrait être à la hauteur de leur hypervigilance. Mais Macron et les siens ne sont pas des écorchés vifs, plutôt des animaux rampants, à sang froid. Leur univers est de marbre, glacial, doré mais terne comme une pierre tombale.
Pour être émerveillé, faut-il encore être capable de ressentir.
Jean-Pierre Bacri étaient de ceux-là. Il n'est plus. Et l'univers est amputé, parce que cet humain était indispensable. Sa colère perpétuelle, sans bavures ni implicites brouillons ou fourbes, ses sujets verbes compléments, mettaient en mouvement, réveillaient, galvanisaient. Une catharsis mobilisatrice. Un réveille-matin qui sonnait en permanence et permettait à l'émerveillement de perdurer, devant des évidences libératrices et tant de générosité. Ce type-là élevait par son intensité, mais aussi par son authenticité.
Face à quelqu'un d'authentique, on ne peut être un imposteur bien longtemps.
Il y a des artistes qui laissent des vides béants lorsqu'ils s'en vont, comme si on les avait connus intimement, parce qu'ils étaient tellement vrais et incarnés que finalement, on les connaissait vraiment. Ils donnaient d'eux-mêmes, se livraient, s'exposaient. Ils ne faisaient pas semblant et se mettaient en danger. Ils ne composaient avec rien, ni avec les grandes Injustices ni avec les plus petits arrangements. Extrême et passionné, Jean-Pierre Bacri perfusait la vie alors qu'on aurait pu penser qu'il souhaitait ardemment la mort.
Certains ne verront en lui qu'un râleur, colérique et acariâtre, alors qu'il aimait plus que tout les humains. Trop sans doute pour se contenter de ce qu'ils malmenaient le monde. Il ne faisait pas de compromis avec ses valeurs et défendait son territoire, mais celui-ci n'avait pas de frontière.
Alors il défendait aussi le mien, et le tien.
Il va (me) manquer. J'aimais savoir qu'il existait.
Ça me rassurait.