Les dimanches de ripailles
Qui ne connaît pas ce moment redouté où la maîtresse de maison se lève de table, panse en avant, les mains jointes par des petits applaudissements, et vous dit d'une voix enjouée et sans appel, comme si elle vous annonçait un important gain au Loto :
"Allez ! On va faire une petite promenade pour digérer tout ça !".
Entendez dans "tout ça !" : une tonne de bouffe grasse ou trop sucrée et des litres d'alcool de toutes les couleurs.
Le fauteuil moelleux vous regarde de loin, en haussant les accoudoirs d'un air désolé. Pas autant que vous, qui avez les dents du fond qui baignent dans le dernier trou normand, le ventre tendu comme une arbalète, la rate au court-bouillon, le foie gras, les intestins poreux, le côlon irritable et une irrrrrrrrésistible envie de comater jusqu'à la nuit des temps, DANS LE SILENCE.
Mais vous voilà partis en petit troupeau docile, sur les chemins autour du pavillon, traînant la savate dans le village, sous un soleil de plomb ou dans un froid de canard.
La vieille tante vous montre de son doigt décharné une maison délabrée, et se met à parler sur un ton conspirationniste de "madame Machin, récemment veuve... mais très joyeuse ! ... parce que la pauvre faut la comprendre ! qu'est-ce qu'il a pu la faire cocue !". Vous vous retenez de lui demander si elle est elle-même passée à la casserole avec monsieur Machin, en vous mordant la langue jusqu'au sang, les ongles rentrés dans les paumes, parce que votre mère et votre fils vous lancent des regards-éclairs on ne peut plus explicites : ⚡ "Ferme ta gueule, POUR UNE FOIS !" ⚡.
Puis l'on passe devant "la maison du maire communisssss qui - BIZARREMENT - SANS VOULOIR ÊTRE MAUVAISE LANGUE - a été réparée juste après la salle des fêtes...". Tonton Jacques me fait un clin d'oeil aussi irritant que ceux de Facebook 😉. Arghhhh !
Vous réprimez un rot.
Et c'est au tour de monsieur Bidule, qui habite "ce pavillon bien entretenu à l'extérieur, mais il paraît qu'à l'intérieur c'est sale, MAIS SALE !". Là c'en est trop, vous craquez ! L'angoisse et la supplication se lisent dans les yeux de votre ascendance et de votre progéniture, mais mon Monk intérieur est lâché. Le feu est à l'orange, il est trop tard pour freiner. Tant pis pour la volaille aux jumelles.
"Comment tu l'sais qu'c'est sale à l'intérieur ?" demandé-je avec un air à la Mr Bean, le plus melliflu possible 😉.
Je vous épargne la réponse développée à l'envi de la fille de la bouchère qui était au lycée avec le fils Bidule et bla bla bla... au lieu de réviser leur bac... quand même... dans la chambre... bla bla bla... ces jeunes qui forniquent de plus en plus tôt... bla bla bla... sans capote en plus... et c'est nous qu'on paye pour l'faire sauter... bla bla bla.
En l'écoutant, je ne peux m'empêcher de l'imaginer en levrette devant tonton Jacques, dans une guêpière en dentelle de chez Damart. Je le dis doucement à Maman qui lâche un "Rhôôôôôôôô !", puis au fiston (majeur et vacciné) qui ne retient pas un "Beuarkkkkkk ! tu veux m'dégoûter des femmes ou quoi ?!".
"Aaaaaaaah ! Voilà la supérette ! On va pouvoir acheter des glaces pour pousser le fraisier !" annonce la cousine Thérèse - deux qui la tiennent mais personne qui la ... non, rien. Son rire gras de fumeuse de Gauloises sans filtre résonne encore dans mon lobe frontal.
"Youpiii !" m'entends-je dire dans un sanglot. 😭
Vous reconnaîtrez l'auteur de l'illustration, qui s'est lâché ! 😂 Merci Sakado !
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