Macaillette
"Tu as fait des portraits, c'est à mon tour maintenant !" me lance-t-il au téléphone, comme il commanderait une Texas Grill sans oignons chez Domino's Pizza.
Et j'entends son grand sourire dans le combiné.
Mais bien sûr Macaillette ! Mon petit lion sans crinière.
J'imagine déjà les remarques sentencieuses fuser : "Une mère n'est jamais objective avec sa progéniture !". Eh bien moi je crois à l'amour inconditionnel, mais pas aux propriétés anesthésiantes qui vont soi-disant avec. Je trouve qu'on salit les sentiments en ajoutant des réserves générales et définitives sur l'objectivité des autres. C'est comme à la cantine, quand tu demandes du poisson et qu'on te le sert noyé sous une sauce épaisse et trop salée. C'est toujours un peu suspect, jusqu'à faire naître des doutes sur l'intention du cuistot et la fraîcheur de la poiscaille.
Écrire sur son enfant pourrait sembler évident, couler de source. C'est ce que j'ai pensé au départ, et me voilà devant mon clavier depuis un quart d'heure, me demandant comment je vais bien pouvoir restituer ce que je ressens, sans dénaturer mon émotion ou faire de l'à-peu-près.
Comment mettre toute Macaillette en mots ?
Comment imaginer faire entrer tout mon amour pour lui dans un post Facebook ? Autant mettre Paris en bouteille...
C'est trop petit, trop étroit, ce sera forcément de l'à-peu-près, et je m'agace déjà.
Je suis tellement fière de lui. De son parcours, scolaire, universitaire, de ses choix amicaux, amoureux, mais ce n'est rien à côté de la fierté d'avoir cette petite pépite humaine comme enfant. Je suis fière de qui il est, peu importe ce qu'il fait. Le mot "fière" n'est même pas juste, c'est déjà de l'à-peu-près et je n'en suis qu'au début.
"Fière" impliquerait qu'il me fasse briller, qu'il me donne un + social, une raison de me comparer. Ce n'est pas cela du tout. Je suis fière de lui, indépendamment de moi. Si vous avez un autre mot à me proposer, je prends !
Je vais le dire bêtement, mais je n'en mourrai pas : je suis comblée que cet être humain existe sur cette Terre et - qu'en plus - je sois sa mère me remplit de bonheur, parce que je peux lui parler tous les jours si je le veux. Plus facilement que s'il était le fils de la voisine, comprenez-vous ce que je veux dire ?
Macaillette est très indépendant. Il l'a toujours été. Il a fait son premier jour d'école en maternelle comme s'il y était né et m'a remerciée de l'y avoir emmené en me faisant un petit signe de la main qui voulait dire : "C'est bon maintenant, ma mère, tu peux y aller ! Je vais me débrouiller !". Je me suis retrouvée sur le trottoir, à sourire comme une bécasse devant sa petite personnalité qui se dessinait et mon paquet de Kleenex intact. Puis je suis rentrée manger une tablette de chocolat entière, parce que bon hein quand même...
Il trace sa route, sans oublier pour autant ceux qui comptent pour lui. Il m'appelle - aussi - pour m'annoncer les bonnes nouvelles. Macaillette n'est pas ingrat, il n'en a pas besoin.
Tous les jours, je mesure ma chance de l'avoir dans ma petite existence.
Je suis heureuse de le voir évoluer dans sa vie, avec cette envie de la croquer et pas seulement de la rêver. Macaillette est au-delà du rêve, il n'a pas le choix. Sa passion - le théâtre - ne lui laisse pas le choix, elle le dévore, alors il fonce, droit devant, mais sereinement, et pas n'importe comment. Sans jamais marcher sur personne ou faire le kéké.
Pierre après pierre, il bâtit son univers, fait de perruques, de poudre de riz, de tirades et de vers.
Et il avance, dense, intense, comme peuvent l'être les gens qui savent qui ils sont et où ils vont, et ce qu'ils veulent plus que tout. Et Macaillette, il veut brûler les planches.
Certains rêvent de devenir pompier, d'autres un incendiaire. Avec son grand talent, il mettra le feu partout, c'est cousu de fil blanc, en déclamant du Molière en souliers à rubans ou du Feydeau en pyjama.
Quand il est sur scène, il se passe quelque chose dans la salle. Elle arrête un peu de respirer, suspendue à son jeu et à sa belle voix de théâtre (et moi je suis dans le coma, mais c'est un autre sujet). Je connais des passionnés survoltés, surexcités, fatigants, qui ne tiennent pas en place. Macaillette, lui, est calme et posé, tout à fait comme sa mère 🥴.
Il peut tout jouer, les gentils, les ordures, les classiques, les modernes, mais seulement lorsqu'il est sur scène, en costume et grimé.
Dans la vie, il ne joue pas, ni avec les filles, ni avec les gens en général. C'est un féministe, un véritable ami, un enfant merveilleux, un homme épatant. Tout le monde l'aime. Comment faire autrement ?
À peine né, il prenait soin des autres, anormalement intelligent et empathe, le duo gagnant ! Il avait quelques secondes de vie et déjà il plongeait son regard dans le mien comme pour me signifier qu'il me reconnaissait et que tout allait bien se passer. Depuis, je me nourris de l'intensité de ce regard, de sa profondeur, de ce cadeau de naissance inestimable. Moi qui n'étais pas forcément prédestinée à être mère, je suis devenue sa Maman, à cet instant-là, précisément à cet instant-là.
La plus jolie déflagration de toute ma vie. ❤
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