Tumbleweed
Ce matin, je me suis réveillée de bon poil. L'idée de ne rien avoir à faire de la journée m'a propulsée hors du lit. Un esprit de contradiction sans doute. Et le plaisir de glandouiller quand tout le monde turbine. La chienne me regardait d'un air bizarre, comme si elle essayait de me faire passer un message subliminal. Je fuyais ses yeux pour siroter tranquillement mon café sur le canapé, mais je sentais son regard posé sur moi, insistant. Les cockers ont l'art et la manière de te faire culpabiliser. De temps en temps, je tournais la tête d'un coup sec pour la surprendre en train de somnoler ou occupée à mater autre chose que ma splendeur, mais elle continuait à me fixer, sans ciller. La truffe conquérante, comme si sa vie entière en dépendait et que j'étais Brigitte Bardot.
C'est ainsi que je me suis retrouvée sur les chemins de campagne, à l'aube, à promener Madame. Il faisait bon, c'était agréable. Et vas-y qu'elle reniflait à droite, puis à gauche, et qu'elle posait une grosse mine arrosée d'un pipi qui fume, et encore une autre, plusieurs petits wagons ce coup-ci. Quelle indécence tout de même ! Parfois, elle avançait en déféquant, le derrière au ras des graviers. Aucune pudeur ni sens du ridicule ! Tous les moyens étaient bons pour se faire remarquer. Ah zut... j'avais oublié les sacs à crottes dans l'entrée.
Une bovine a marmonné un truc incompréhensible dans son pré, levé sa queue à 45 ° et s'est vidé la vessie comme un barrage qui lâche. J'ai entendu, impuissante et effarée, les cris de l'herbe et des pâquerettes qui se noyaient. Ce massacre m'a tordu les tripes. La tueuse en série semblait me provoquer. Je lui ai répondu que du temps de la vache folle, elle faisait moins la maline et que ses jets étaient nettement plus aléatoires. J'ai senti qu'elle accusait le coup. Elle est partie brouter plus loin, les pis entre les jambes.
Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai alors ressenti un besoin irrépressible de chantonner FAUX (parce que je ne sais pas faire autrement) tout ce qui me passait par l'esprit. Et voilà qu'à tue-tête j'ai envoyé des phrases virevolter dans les airs. Ça parlait du chien qui allait faiiiiiiire son gros pipiiiiiiiiiiii, de Castexxxxxxx et Macronnnnn qui nous les briiiiiisaient, des caféééés et des restaurannnnts qui étaient toujouuuurs fermééééés, de la Natuuuuuuuure qui envoyait du boiiiiiiiiis et encore du chien qui en faiiiiiiit était une vraie fabriiiiiiique à excrémennnnnts, voire une foooooossssse à puriiiiiinnnnnnn rin riiiiinnnn, en passant par la Lorraineuuuu avec mes sabots dondaineuuuu heu heu heuuuuu avec mes saboooooooooots. J'ai même "chanté" cette dernière information en imitant la chèèèèèèvre, puis - à bas les varices - j'ai repris tout le couplet sur l'air de "Le bon, la brute et le truand", à grands coups d'ocarina et de coyote. Houhou houhou houuuuu ! Ouin ouin ouiiiiin ! Houhou houhou houuuuu ! Ouin ouin ouiiiiin ! Je kiffe les westerns-tagliatelles et Ennio Morricone. J'étais bien, seule, sur ces chemins isolés, entourée d'arbres et de cheptels herbivores, qui savaient apprécier ma voix de crécelle à sa juste valeur. Quelques oiseaux se foutaient bien de ma poire sur les branches en lançant des vocalises de divas pour m'humilier, mais rien ne pouvait m'atteindre. Que ça leur plaise ou non, ce matin j'étais Piaf. Je me suis même mise à effectuer quelques petits pas de danse sur les sentiers poussiéreux ; un mélange de salsa, de kizomba et de bourrée auvergnate des plus esthétiques, qu'un rat de l'Opéra - honnête - n'aurait pas renié.
Et comme si cela ne suffisait pas, je me suis servie de mon écharpe rouge vif à pois blancs pour accompagner mes pieds de mouvements de bras des plus stylés.
C'est à ce moment précis que la chienne a composé le numéro des urgences psychiatriques.
Nan. C'est à ce moment précis qu'un type, sorti de nulle part, à pied lui aussi, sur une longue ligne droite, m'a doublée avec un sourire on ne pouvait plus narquois, en me lançant un "BONJOUR !" sonore des plus chargés en sarcasmes. J'ai d'abord sursauté, puis crachouillé un "bjur" vite fait en remerciant le COVID-19 de nous obliger à porter des masques... [c'te honte intercosmique, fouilla ! chuis rouge pivoine...] jusqu'à ce que je réalise que ni lui NI MOI n'en portions un. On est en rase cambrousse, bon sang ! Et il est 8 h du matin ! Mais d'où il sort ce mec ? Il bosse pas c'te feignasse ? Mais pourquoi il bosse pas ?!! Parasite ! Assisté !
Je l'ai laissé tortiller du boule sur deux ou trois mètres, avec son bâtard tout dégarni du Q qui ne ressemblait à rien, puis j'ai effectué un demi-tour sec et, le menton relevé, j'ai siffloté gras pour que la chienne de race joue la carte de la solidarité, arrête de se laisser fourrer le derrière par la truffe humide du premier pelé qui passe, me suive de son plein gré et ne m'oblige pas - en plus ! - à lui courir après, devant ce ... cet ... lui là ! Rhoooooo ce sourire goguenard !!!
Plus tard dans la journée, je ricanais encore toute seule en rentrant dans la boulangerie-pâtisserie-épicerie-tabac-Poste-Loto-MondialRelay-PMU-boucherie-primeur-fleuriste-parapharmacie, en repensant à cet épisode épique du matin. Heureusement que je ne suis pas du bled, il y a statistiquement peu de risques que je recroise un jour le seul habitant du coin qui fait pisser Mirza sur MON circuit de terre, me disais-je pour m'en convaincre.
Avec mon pain sous le bras, je remis instantanément le type masqué qui me tenait la porte. Les mêmes yeux moqueurs entourés par une tête à claques aux sourcils broussailleux. Mon sang ne fit qu'un tour. Mes sels ! Où sont mes sels de pâmoison ??!! Une âme charitable desserra mon corset, puis m'éventa avec un vieil exemplaire de "Playboy".
"Oooh ! la dame au chien !" chantonna (faux) le serpent à sonnettes, en faisant un petit pas de danse de côté pour accompagner une courbette des plus grotesques, avant d'entamer l'air du chef-d'œuvre de Sergio Leone, la bouche en cul de poule. Houhou houhou houuuuu ! Ouin ouin ouiiiiin ! Houhou houhou houuuuu ! Ouin ouin ouiiiiin !
Merdeuuu, p'tin mais c'est pas vrai ! Il m'a reconnue ce con, même avec mon masque !
"Vous vous trompez, Monsieur, j'ai une sainte horreur des chiens, et encore plusss des cockers ! ILS SONT FOURBES !" que j'lui ai balancé dans le masque, avec suffisance, en regardant dehors comme si Blondin m'attendait devant le saloon. Une boule de tumbleweed traversa la rue, poussée par le vent chaud du désert. Un charognard cria au loin, en tournoyant au-dessus de la ville fantôme. Sentenza et Tuco attendaient dans le cimetière, le doigt sur la gâchette.
Mais comment a-t-il pu me démasquer ? me demandais-je en réajustant mon écharpe rouge vif à pois blancs. 😬
Houhou houhou houuuuu ouin ouin ouiiiiin... Houhou houhou houuuuu ouin ouin ouiiiiin...
Merci pour l'illustration, Tym ! 😍
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