Rainbow warriors
Le Mal, le laid, la peur, la douleur s'infiltrent tout autant que le Bien, le beau, la quiétude et le plaisir, sinon plus vite ; par habitude. Nos éducateurs ancrent en nous des postures, des réflexes et nous ordonnent de combattre et de gagner notre place au Paradis (fiscal) ; nous sommes de petits soldats dociles programmés pour résister dès le berceau, à l'unisson et en troupeaux. La loi du plus fort, du bien né, tel un mantra intrusif, creuse des galeries de démotivation, à défaut d'inaugurer des galeries d'art. On ne parle que d'efficacité, de retour sur investissement, de productivité et d'épargne au long cours. Il faut payer, mériter ou suer sang et eau. Combien de médecins rêvaient de monter sur les planches pour déclamer des vers (solitaires) et se retrouvent à sonder des intestins poreux ? Combien d'ouvriers à la chaîne ont dû étouffer dans l'oeuf une passion dévorante parce qu'un conseiller d'orientation grisâtre s'est permis de juger leur potentiel à l'aune de ses propres carences ou regrets ?
Auraient-ils réalisé leur rêve s'ils avaient intégré une école peuplée de John Keating aux méthodes d'enseignement moins orthodoxes ? Se seraient-ils hissés sur leur bureau pour regarder la vie d'en haut au lieu d'emprunter un chemin dessiné par d'autres ? J'y crois dur comme fer.
Tenter de comprendre l'art de la poésie grâce à une formule mathématique ne revient-il pas à pisser dans un stradivarius pour se convaincre d'écouter "La Symphonie du Nouveau Monde" de Dvořák ?
Effet Pygmalion ou effet Golem, des victimes se terrent dans les deux camps. Que l'on pousse un individu vers un parcours et une réussite sociale qu'il n'a pas choisis ou qu'on l'empêche d'accéder à ses désirs tripaux, qu'on le drive malgré lui vers ce que la société considère comme le haut ou qu'on l'enterre vivant à rebrousse-poil de ce qui le sortirait du lit le matin, il en va d'une injustice. Il arrive fréquemment que cette dernière réprime un hurlement, parfois durant des décennies ou même une vie.
Jusqu'au jour où son cri déchire le silence.
Heureusement, la beauté n'est pas domptable et sort du cadre de l'apprentissage académique et de l'héritage-fardeau.
La beauté, celle qui submerge, qui cueille, qui transporte dans des contrées indicibles et transforme son récipiendaire, ne s'apprend ni en famille ni à l'école. Elle assaille, un jour, sans prévenir, et colonise son hôte jusqu'au moindre centimètre carré. Elle fait voler en éclats ses habitudes et reconsidère tout rapport au monde, comme un cambriolage de l'âme, une intrusion salvatrice qui modèle - en mieux - quiconque ne résiste pas à son appel.
L'accès au beau élève, irrigue des contrées cérébrales désertiques. Comme un cactus gorgé d'eau au milieu du Sahara, un edelweiss dans une rocaille, un sourire sur un quai de gare ou le moelleux au cœur de la meringue.
Certains - beaucoup plus que d'autres - sont perméables à la beauté du monde, aux couleurs, au vent, à la lumière, aux sons, à la vitesse des collisions, à l'instantané, à l'imagination. Ils fondent avec la neige au sommet d'une montagne, respirent les embruns avec leurs poumons sur un voilier au milieu de l'Océan, savourent l'instant qui passe en pleine conscience et cultivent la gratitude comme on regarde pousser des tomates après avoir planté des choux. Hypra sensibles, ils sont terrassés - comme a pu l'être Stendhal - par le caractère unique - et soudain - du sublime.
Ils sont chanceux, mais pas glorieux.
Les Hypras ont une mission sur Terre : apprendre à ceux qui n'ont pas accès spontanément au beau à ouvrir des portes : ses yeux, ses oreilles, son esprit, et surtout à baisser les armes... pour se laisser pénétrer par le Monde et l'Univers. Pour faire reculer la laideur et le Mal et - comme le dit divinement bien Gérard Depardieu - attraper la vie avec les mains.
Parfois, ils échouent.
Un choc littéraire, une œuvre qui aimante, un temps suspendu, une vision du monde dans sa globalité, dans ce qu'il a de plus coloré, une minute qui chante, juste, une brise rafraîchissante, un jeu de mots, un fumet alléchant qui s'échappe du four, des yeux amoureux, un geste tendre. Chaque rencontre avec le beau - même fortuite - transforme, opère en profondeur, range les étagères et fait les poussières.
Comme une ordonnance qui guérit les maux et éloigne la grisaille.
Rencontrer le beau rend meilleur.
Flashback. Musée de Cracovie.
Shoot et trip interstellaire devant la beauté sidérante de "La Dame à l'hermine". En transe, paralysée, à la merci du premier prédateur venu, j'ai baissé la garde, et perdu le contrôle.
Léonard de Vinci me possède, me fouille, et me parle, à moi, pauvre verrue insignifiante dans le Temps et l'Espace, il explique le monde qui m'entoure. La raison me quitte. Mes larmes perlent. L'art se désire, fort. Il faut en avoir profondément besoin. Vitalement.
La beauté n'a pas de règles. Chaque être vivant peut être beau. À quoi bon ressembler à tout le monde si l'on peut nous remplacer sans difficulté ? Quoi de plus laid qu'un adolescent ? Moulé, identique à ses camarades et interchangeable à souhait. Les adolescents sont tellement ennuyeux. La beauté est singulière, contextuelle et antalgique. Elle donne son sens à l'existence, tandis que les adolescents cherchent à exister. Les adolescents sont laids. [😄]
Sauf Rimbaud.
À tout vouloir cadrer, expliquer, normer et baliser, on ne voit plus que les nuages, alors que le rayon de soleil qui perce entre deux cumulonimbus fabrique de magnifiques arcs-en-ciel après la pluie. Faut-il encore ne plus regarder ses chaussures et lever la tête.
Relever la tête et sortir les poings de ses poches crevées.
La capacité d'émerveillement est un Gremlins, plus on l'arrose, plus elle grandit.
Comme l'Amour.