Bérénice
Portrait
Mon fils est descendu du train à Lyon alors que je continue mon trajet. Les enfants finissent par mener leur propre vie, que voulez-vous, on ne peut pas les séquestrer. La femme qui s'est installée à sa place, en face de moi, est envoyée du Ciel. Je suis certaine qu'on me l'a déposée là pour que je fasse son portrait. C'est le sujet rêvé pour écrire. Par quoi commencé-je ?
Le physique ! Le physique !
Puisque vous insistez, je vais la décrire minutieusement. Par quel bout vais-je la disséquer ? les pieds ou la tête ? dans le sens des écailles ?
Par les pieds ? D'accord.
On la dirait prête à monter dans le carrosse d'un roi. Ses souliers noirs lui font des pieds magnifiques. Il s'agit de bottillons à talons Louis XV de toute beauté. Les lacets s'entrecroisent en passant dans des crochets métallisés et lui enserrent les chevilles, qu'elle a on ne peut plus graciles. Ses chaussures pourraient faire pâlir de jalousie Mylène Farmer et syncoper Philippe Cyprien. Les jambes de la marquise, fines et croisées deux fois, comme un serpent lové, sont recouvertes de collants gris ajourés. Elle porte une robe noire au-dessus des genoux, recouverte de dentelle sur la poitrine et les manches courtes. Poitrine qu'elle porte haute et fière, même si à en juger par la légère déformation au niveau du décolleté, il n'y a pas de quoi étouffer un notaire espagnol. Ses bras, recouverts de taches de rousseur aboutissent à des mains gantées d'un tissu velouté gris, également ajouré. Il fait pourtant une chaleur à crever dans ce wagon. Le peu de graisse qui recouvre son corps doit la rendre frileuse, la brindille. Autour de son cou au port de danseuse classique, un cœur argenté bat discrètement mais sûrement au bout d'un lien de cuir. Son visage est l'un des plus jolis minois qu'il m'ait été donné d'admirer en dehors d'un musée, le temps qu'elle ôte son masque pour se repoudrer le nez (nan, c'est pas vrai, en fait elle s'est mouchée en faisant du bruit 🥴). Avec sa frimousse, on l'imagine tout droit sortie d'un tableau d'Edgar Degas. Ses yeux verts pétillent et illuminent sa peau toute piquée d'éphélides. Sa crinière rousse relevée en une sorte de chignon faussement décoiffé la projette dans un film de Claude Chabrol. Qu'elle est jolie ! J'ai l'impression d'être au musée d'Orsay, clouée devant une œuvre d'art que je découvrirais pour la première fois. La beauté à ce niveau-là ne peut que rendre contemplatif. La sylphide est parfaite, comme dessinée à l'encre de Chine par un vieux sage japonais. Elle parle au téléphone, dit à son interlocuteur qu'elle est dans le train et s'impatiente de le retrouver, "mon chéri". Sa voix est douce et mélodieuse. Elle est inspirante. Salvador Dalí en aurait fait sa muse. J'essaie d'imaginer son prénom. Un prénom d'un autre temps, du temps de Racine ou d'Homère, comme Bérénice ou Pénélope. Il ne peut en être autrement. Alors que je l'étudie dans les moindres détails, comme pour percer les secrets de son créateur, elle lève des yeux interrogateurs vers moi. Gênée, prise en flagrant délit, je m'empresse de m'expliquer.
- Veuillez m'excuser Mademoiselle, je ne voulais pas être intrusive. J'écris, alors j'observe beaucoup les gens pour chercher l'inspiration. Je vous trouve vraiment très jolie et j'essayais de deviner votre prénom.
- Je m'appelle Nellie. n-e-2l-i-e. Comme Nellie Oleson dans "La petite maison dans la prairie".
MAIS NOOOOOOOON ! a hurlé une voix dans ma tête ! Tu t'appelles Bérénice ÉPICÉTOU !!!
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