C'est dingue !
Ce matin, j'ai marché deux heures, pour le plaisir de déambuler et de laisser mes pensées vagabonder au fil de mes pas. Je me disais que peut-être un sujet d'inspiration me sauterait à la gorge et que je rentrerais ventre à terre noircir l'écran de mon Chromebook. J'ai été servie ; si j'avais su que j'allais vivre ça...
Il faisait gris et humide, et les gens que je croisais tiraient presque tous la tronche, mais moi j'étais bien. J'aime bien la pluie et la fraîcheur. Les odeurs sont plus agréables et la Nature souffre moins. Elle est plus jolie à regarder. Oui, j'étais bien, malgré le vent d'autan qui jouait dans mes cheveux et le linge étendu dans les jardins par des propriétaires peu soucieux de la météo. J'imaginais les grands slips à poche du monsieur à l'angle, face à l'église, s'envoler dans les airs en tourbillonnant. Malheureusement, il ne suffit pas de les imaginer pour que les choses se produisent. C'est bien dommage, le monde serait moins ennuyeux. On pourrait se fendre la poire. Mais le ciel serait sans doute plus chargé que le périphérique parisien aux heures de pointe.
J'ai entendu deux personnes se bouffer le nez sur le trottoir. Elles étaient devant moi, jusqu'à ce que je les double, par la droite et sans clignotant. Monsieur se moquait gentiment de madame parce qu'elle gardait son parapluie ouvert alors qu'il ne pleuvait plus. Ce à quoi madame répondait par un cinglant "Kessekeçapeubientefout' ?!" sans appel ; d'ailleurs, monsieur n'a pas fait appel et jeté un coup d'oeil dans ma direction, avec un sourire un peu gêné, le pauvre bougre. Et sa femme, sans doute par esprit de contradiction, a laissé son parapluie ouvert, avec l'inscription "Crédit Mutuel" bien lisible. Les banques offrent des parapluies à leurs clients maintenant ? Elles ne manquent pas d'humour ! La dame avait un imperméable assez laid, une espèce de truc brillant, crissant à chaque pas et tout bariolé. Mais pas bariolé harmonieux, bariolé fouillis. Fouilla ! On ne voyait qu'elle, comme un gros gyrophare... un stylo fluo... un stabilo !! Dans cette scène, j'ai fugacement vu du Prévert, mais non... finalement... il manquait des rimes et la petite musique de ce grand artiste, celle qui rend heureux. Ce couple ne respirait que la lassitude et l'agacement de ceux qui se voient depuis trop longtemps pour continuer à se regarder vraiment. Oui, il manquait la petite musique qui rend heureux.
De trottoir en passage piéton, je suis arrivée au bord de la rivière et - comme par magie - le soleil est sorti de derrière les nuages, et l'eau a scintillé de mille feux. C'était très beau, presque poétique. Reposant. Prévert est revenu sur ses pas. Les oiseaux tournicotaient au-dessus des îlots de verdure en poussant des petits cris stridents. Certains se lâchaient sur le bitume, comme pour marquer leur territoire. Sûrement des Insoumis (oui oh ça va ! je rigole !).
Le vent était frais, mais rien de terrible non plus. Des bestioles à longues pattes dont j'ai oublié le nom marchaient sur l'eau, sans bruit, avec une grâce inouïe. On aurait dit des minuscules catamarans poussés par le vent. Quand je pense à Jésus et à sa façon de s'la péter pour deux ou trois pas alors que ces créatures font des sauts de puce sans échauffement. Dans un ballet hypnotisant. Bref. J'ai fait le lézard quelques minutes sur un banc, à l'écart des fientes des étourneaux, puis je suis repartie dans l'autre sens, en laissant ma queue sur une pierre.
Il est tombé deux ou trois gouttes. Juste ce qu'il faut pour me faire friser, nom de Diou. Ce qui pouvait s'apparenter à une moto est passée à fond en faisant une pétarade épouvantable. Un gamin pleurait à chaudes larmes dans son siège à l'arrière du vélo conduit par sa mère, ou sa soeur, ou sa nounou, ou sa cousi..., par quelqu'un ! Un couple amoureux se bécotait dans le parc avec des mains baladeuses et l'insouciance de la jeunesse. Une grand-mère attendait le feu vert pour traverser au carrefour, son caddy à roulettes engagé sur le passage piéton et sa saucisse à quatre pattes à la traîne. Les bonnes odeurs de la pâtisserie Gondeau se répandaient dans la rue. Des fumeurs invétérés se droguaient dehors, sur le parking de la supérette. Des volets claquaient sans que je parvienne à les localiser sur les façades des maisons.
Et là, vous commencez à vous demander où je veux en venir, à raconter toutes ces platitudes dont vous n'avez que faire. Vous attendez une chute quelconque. Et rien ne vient. Vous vous dites des trucs du genre "M'enfin ! Quessekonsenfout qu'elle se promène dans un bled !" ou "Mais alors ! Elle va accoucher oui ou merde !" Mais non, rien ne vient. Pas de chute, ni de révélation spectaculaire. Et pourtant, curieux, vous continuez à lire, en vous demandant pour qui je me prends à raconter ma misérable vie, comme ça, sur les réseaux sociaux, alors que vous avez tant de choses plus intéressantes à faire, comme l'amour, la lessive, la cuisine, le ménage ou vous couper les ongles incarnés des pieds. Vous ne comprenez pas ma diarrhée verbale du jeudi. Vous trouvez ça bizarre, pénible même. Vous vous dites que je file un mauvais coton depuis que j'ai pris un an de plus. Que je suis décidément une pauvre fille esseulée, qui parle à son chat, en mangeant des lentilles cuisinées froides, à même la boîte de conserve, debout devant l'évier, en écoutant France bleu Auvergne, dans son pyjama dépareillé. Vous ne savez plus qui je suis, ça vous déprime cette logorrhée. Je vous épouvante ou vous fais royalement suer. Vous alternez entre la surprise, l'agacement, la compassion et la pitié. Vous envisagez de m'ôter de votre liste d'amis ou de me mettre en sourdine, voire d'appeler les pompiers ou l'hôpital psychiatrique. Vous pensez que je yoyote des boyaux de la tête.
Et c'est tout à fait normal ! Puisque je n'ai absolument rien à vous dire, ni même à dire tout court. J'avais juste très envie de vous faire perdre votre temps ; comme ça, pour mon petit plaisir personnel, et égocentré. Chacun ses hobbies après tout. Mais ayé, c'est bon, j'ai fini, vous pouvez vaquer maintenant. Allez ! Zou ! J'ai des trucs à faire moi ! Vous n'êtes pas seuls au monde ! C'est dingue d'être égoïstes à ce point-là !
Et bonne fin de journée quand même, mes amis ! Et à bientôt pour d'autres aventures palpitantes ! 😆
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