Pétrus Gagnon - chapitre 1

Publié le par La Zitoune

Il est devant moi. Je le reconnaîtrais entre mille avec ses cuisses de grenouille et ses petites fesses pointues. Quel culot il a ! Il en faut pour passer à la caisse avec un chapeau volé sur la tête. Mais le gus a oublié d'enlever le prix. L'étiquette pendouille lamentablement au bout d'une ficelle : 34,50 €. 
Je pourrais le prévenir, mais je n'en fais rien. C'est beaucoup plus amusant. Et, de toute façon, je n'apprécie pas cet homme. Il vote RN, par conviction. Il s'en vante dans tout l'immeuble, et pas seulement en période électorale : "Les Arabes ceci... les Arabes cela... tous des profiteurs... et des voleurs bien sûr !"
Ça y est, c'est son tour. Pétrus Gagnon avance en traînant des espadrilles. La caissière le salue distraitement, elle semble lasse en attrapant la carte du magasin du bout des doigts. Elle fait ce qu'elle a à faire, automatiquement, lui rend sa carte sans le regarder ni même le voir, puis passe les articles : jambon, lessive Le Chat, fromage à tartiner, papier toilette parfumé, radis, pack de six bouteilles d'Hépar (ha ha ! Pépère est constipé !), couches de nuit, sirop de cassis, 1664 (beuark !), shampooing pour cheveux longs (pas pour lui, ça c'est sûr...), biscottes sans sel, préservatifs... Wow ! Mais ? Mais ? Des préservatifs ??! Ça alors... Pétrus Gagnon nique encore ! Autant les couches de nuit ne m'ont pas étonnée... il suffit de renifler une fois dans sa vie madame Gagnon pour se faire à l'idée des fuites... autant les capotes... alors là, quelle surprise ! Je m'ébroue pour chasser l'image qui tente de s'installer en force dans ma tête. Brrr...
Le pignouf tend son chèque et sa carte d'identité. "Voilà, Cindy !" susurre-t-il avec un demi-sourire lubrique, en montrant du doigt son badge à la jolie caissière, comme si elle ignorait son propre prénom. Cindy regarde machinalement sa poitrine, blasée par tant de familiarité. Elle encaisse dans tous les sens du terme et rend sa pièce d'identité au client, avec un rictus moqueur, un chouïa défensif : "Bonne journée... Pétrus !"
L'andouille ne comprend pas le ton sarcastique du propos et, tout émoustillé d'entendre son prénom, comme s'il le redécouvrait après un long coma, soulève son chapeau pour saluer la demoiselle. En gentleman. Sans doute inspiré par un vieux film des années 50, l'animal civilisé pousse le ridicule jusqu'à s'incliner, en ramenant ses cannes de serin l'une contre l'autre.
Le bruit de verre brisé que font les deux pots de foie gras et le flacon en tombant sur le sol réveillerait les animaux dans tout le supermarché s'ils n'étaient pas congelés.
Atterré, Pétrus Gagnon ne bouge plus. Il regarde autour de ses pieds, l'air absorbé... tout comme ses chaussettes et ses espadrilles, qui trempent dans le jus de Mennen, pour eux, les hommes !
Je pouffe de rire et lorsque - encadré par deux vigiles, l'un black, l'autre beur - Pétrus repose son chapeau avec son étiquette sur sa tête, je craque et murmure à son oreille : "Tous des voleurs, n'est-ce pas Monsieur Gagnon ?!"
Puis je le regarde partir, de dos, gouttant de l'espadrille et remuant du boule au-dessus de ses pattes de... faucheur.
Ô joie ! Que la vie est juste, parfois.
Que l'ironie du sort peut être bonne ! 😁

Pétrus Gagnon croqué par Tym :))

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Pétrus Gagnon - chapitre 1

Publié dans Lys

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