Les Durand

Publié le par La Zitoune

Les Durand sont vides à mourir. Je crois que je n'ai jamais rencontré des gens aussi ennuyeux qu'eux de toute ma vie. Ils sont exceptionnellement insipides.
Monsieur est professeur de sciences dites humaines à la fac ; madame dirige une boîte d'événementiel. Ils habitent une propriété cossue, avec piscine et terrasse couvertes, un jardin à perte de vue, une forêt, des dépendances.
Ils ont trois voitures, dont une décapotable, une moto, un cheval, des skis à eux, un appartement à la montagne, un pied-à-terre à la mer, des livrets garnis, plusieurs assurances-vie, deux cartes de militants au PS, un Thermomix, un home-cinéma sans fil, un vélo elliptique, un bichon maltais, une tortue de terre, et une fille unique qui fait de la danse classique et apprend le piano entre deux allergies au gluten.
Cette dernière est - évidemment - surdouée, autiste Asperger, kinesthésique, hypersensible et insomniaque. La liste s'allongeant en fonction de la mode du moment, la pauvre gamine s'éteind chaque année un peu plus, au gré des nouvelles lubies de ses parents. Les professeurs voudraient des preuves des capacités cognitives soi-disant hors norme de Camomille, mais les Durand s'y refusent de peur de perturber leur faire-valoir. Que leur progéniture de 11 ans - à l'agenda de ministre et surinvestie - ressemble à une vieille femme sans sève ne semble pas les inquiéter. Camomille a tout pour être heureuse, excepté la joie de vivre.
Le couple milite dans de nombreuses associations, notamment pour la défense des animaux, mais aussi à la LDH, Amnesty International et ATD Quart Monde. Ils font un don annuel au Téléthon, qu'ils n'oublient pas de déduire de leurs impôts, et prennent toujours en charge l'organisation de la fête des voisins.
Ils invitent beaucoup, parlent beaucoup, rient beaucoup, surjouent beaucoup. Ils m'ennuient beaucoup. Tout sonne faux.
La seule fois que je les ai sentis authentiques, c'est le jour où ils ont appelé les flics après avoir découvert qu'un SDF occupait leur hangar au fin fond de leur terrain, en plein hiver. Le pauvre hère s'était vu déloger en pleine nuit comme s'il avait tué quelqu'un alors qu'il ne faisait que dormir et vidait les lieux le jour. Je me suis toujours demandé si les Durand l'avaient recroisé en faisant des maraudes ou en distribuant de la soupe dans les locaux des restos du cœur.
Et s'ils avaient eu un peu honte.
Il y a des gens comme ça, qui ont la dissonance chevillée au corps. Ils parlent propre, s'insurgent propre, s'offusquent propre, militent propre, et pourtant sont sales à la première occasion. Malgré eux.
Chaque fois que je les croise dans l'impasse - et je m'arrange pour que cela arrive souvent, au moins une fois par jour - je les traite de collabos et leur fais le salut hitlérien en claquant des talons, juste pour les voir se décomposer.
Ce que je préfère, c'est les rencontrer "par hasard" dans les rayons de Carrouf, ou encore mieux, à la caisse !
Ils ne peuvent pas me blairer. Je ne leur ai pourtant rien fait.

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Les Durand

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