Dominique

Publié le par La Zitoune

Portrait

Bon, je n'ai rien à faire, j'attends quelqu'un dans un parc, alors je me suis dit : Mais fais donc le portrait du mec qui t'a emmenée en BlaBlaCar jusqu'ici, au lieu d'observer tous ces visages sans face. En effet, me suis-je répondu à moi-même avec entrain : il y a matière !
Le gus se gare à la gare sans crier gare et descend de sa BMW noire étincelante. Tatatam ! Démarche de cow-boy, jambes arquées à la Lucky Luke, très grand, une légère brioche, tout vêtu de jean, un front qui gagne du terrain, deux oreilles difficiles à ignorer. La grosse cinquantaine à la louche. Il enlève ses lunettes noires (alors qu'il n'y a pas de soleil) et me fait un signe de sa main droite pleine de bagouses hideuses : "Hello ! I'm Dominique ! Lys ?"
Comme je n'ai aucune raison de répondre "no", je dis "yes" (dans un anglais irréprochable) et note au passage sa grande perspicacité. Il aurait pu se gourer avec le barbu assis sur sa valise dans le coin là-bas... il a bien une tête à s'appeler Lys, ou Bégonia tiens.
Après avoir déposé mon sac à dos dans le coffre de sa voiture, je m'installe à l'avant et comprends que je vais faire quelques centaines de bornes seule avec lui. La banquette arrière est remplie d'ampli, de guitare électrique et autres câbles. Impossible d'y installer un autre voyageur, même rachitique. Merde alors... cinq heures de socialisation obligatoire... une éternité... Moi qui me voyais déjà comater à l'arrière, comme d'habitude... pffff ! J'avais même bourré mon MP4 de plein de podcasts à écouter en ronflant, du genre : "L'impact des confinements successifs sur la vente de merguez aux comités locaux des Gilets jaunes en milieu rural entre le 11 mars 2020 et le 3 mai 2021". Si avec ça dans les esgourdes tu ne dors pas au bout de dix minutes, c'est que tu as un sévère dérèglement climatique. J'avais aussi enregistré une compilation des meilleurs tubes de Patrick Hernandez. Tant pis. 
John Wayne allume le moteur et je reçois les Who à fond dans les oreilles. Il baisse le volume et me dit avec une pointe de défi : "J'espère que tu aimes la musique ! Je suis un passionné +++++++++++ et j'en écoute tout le long du voyage. Sinon je m'endors !"
Fouilla ! me dis-je... pourvu qu'il n'aime pas la cornemuse, Indochiasse ou Christine THE Couenne, mais je ne lui réponds pas puisqu'il ne pose pas de question.
Et l'on part. Et il parle. Et il se raconte. Il pérore, jacte, ruisselle et se répand. On dirait du fromage à raclette. Et moi je, moi je, moi je. Et j'ai fait plusieurs fois le tour du monde avec mon ex-femme qui était prof de Lettres classiques à la Sorbonne. Et je vis de mes appartements que je loue un peu partout. Et je parle l'anglais comme personne (j'ai vu !). Et je n'ai pas eu le temps d'avoir des enfants tellement j'étais overbooké. Et je me rends dans tous les festivals de musique pour jouer de la guitare électrique. Et j'avais un loft dans Paris. Et j'ai claqué 6 000 € pour un concert de trois jours dans le désert californien. Et j'ai fait des études brillantes. Et je connais du beau linge. Et jejeje. ET JEJEJE !
Mamma mia ! pensé-je. Encore un qui n'est pas assez souple pour se faire lui-même une fellation, sinon il y passerait tout son temps. Sus au mal de dos !
Qu'il va être rigolo ce trajet. Il m'amuse au fond. Il est très autocentré, sa fatuité le rend un tantinet ridicule, mais il est vraiment amusant. Une espèce de Chuck Norris, tout en gueule, rempli de lui-même. Mais il n'a pas l'air méchant pour un rond. Bien au contraire. On dirait un enfant en mâle de reconnaissance.
Je rentre mes griffes.
Jeff Beck, Rickie Lee Jones, les Pretenders, Pink Floyd, Steve Vai... je me régale ! Il me parle de Bowie comme si je venais de naître et ignorais jusqu'à son nom, pendant que je réponds à des SMS ; pensant qu'il ferait peut-être une pause dans sa logorrhée en me voyant occupée ailleurs. Mais non, il s'en contrefout comme de ses premières santiags, il n'y aura pas de récré, il va me soûler jusqu'au bout. Puis il attaque sur Santana qu'il ne supporte pas. Je ne saurais vous dire pourquoi, je n'écoutais plus. "Vade retro, Santana !" lancé-je en ricanant, mais ma blagounette fait un roulé-boulé sur le pare-brise avant de s'enfoncer lentement dans les sables mouvants, à l'instar de Pierre Richard dans "La chèvre". Il embraye sur Metallica, qu'il a vu sur scène je sais plus où, avec je sais plus qui, ni quand. Il monte le son et se met à chanter à tue-tête en secouant son front d'avant en arrière, à 130 sur l'autoroute. Ses oreilles suivent le rythme. En même temps, ont-elles le choix ? Je coince des engrenages et ferme les écoutilles. Mon hyperacousie réconforte ma peur en bagnole, à moins que ce ne soit l'inverse.
Je compte mes doigts.
Aaaaah chouette ! On fait un arrêt sur une aire d'autoroute. Youpiii ! Il reste 130 km. Il m'a mis la tronche comme un chou-fleur, j'ai une barre au niveau du front et aussi derrière les yeux. Ça va faire du bien ! Vive le silence des aires d'autoroute !
Je fonce aux toilettes et, adossée à la porte, recharge mes batteries. Oui, j'en ai plusieurs. Mais qu'est-ce qu'il est pénible !!! Où sont mes clopes ??? Ah non... merde... c'est vrai que je ne fume plus depuis 2010. J'oublie tout le temps.
Je sors au bout d'un temps qui me semble raisonnable (et crédible), et le trouve dévorant un long casse-dalle au jambon arrosé de Fanta orange. De loin, il m'interpelle : "Hey Lys ! Tu aimes Genesis ?" "Oui, beaucoup ! J'reviens, j'vais me chercher un café !"
Arghhhhhhhhh ! Je serre les dents.
On repart. Et là ! Patatrac ! Le mec se souvient que je suis aussi un être humain et me bombarde de questions. Zut alors ! Il restait 35 km, il ne pouvait pas m'oublier jusqu'au bout !
Je ne sais pas ce qui me prend, je m'invente une vie : je suis écrivain depuis toujours. Je vais rencontrer un réal célèbre pour l'adaptation de mon dernier roman à succès. Mon fils cartonne dans une pièce à Paris et bientôt à New York, dès la fin du COVID. Je rentre d'Australie. Mon mari est musicien classique et actuellement en tournée en Amérique latine. On déménage tous les deux ans en moyenne. Je suis de la famille d'Albert Camus, de Simone Veil ET de Robert Badinter (chaipas, ça m'est venu comme ça ; plus c'est gros plus ça passe). Je suis la reine de la patate au four ; même que Paul Bocuse m'avait volé ma recette, ce pirate ! (ça aussi, c'est arrivé de nulle part ; zavez qu'à vous rapprocher de mon psy). Etc.
Je sens le cow-boy se décomposer de surprise sur son siège. Il me semble tout petit d'un seul coup. Même ses oreilles ne bronchent plus. Bonnie Tyler continue à chanter debout sur le tableau de bord.
Alors, dans un fou rire incontrôlable, je lui avoue que j'ai tout inventé. Que j'écris des conneries sur Facebook pour faire rire 20 personnes (et encore, pas toujours les mêmes !), que mon fils est merveilleux et en devenir sur les planches, que j'habite une ville sans grand intérêt avec un maire de droite (😭), que je n'ai pas de mari mais un chéri génial (t'lapète pas, y'a le linge à étendre 😂). Juste un chat et pas un haras. Etc.
Vu sa trogne allongée, je pense que Dominique ne reçoit pas tout à fait mon humour. Et j'm'en fous complètement. Je lui devais bien ça.
Purée, j'ai  morflé pendant cinq heures quand même !!! 
Il me dépose, m'ouvre galamment son coffre (non, ce n'est pas une métaphore, reste tranquille), me salue de la bagouse hideuse et s'en va, sur ses jambes arquées de cow-boy, la queue entre les jambes. Tatatam ! Mais ce n'est pas un méchant. Pas du tout. Juste un enfant en mâle de reconnaissance. (J'l'ai djà dit ? Ah bon...).
J'entends Freddie Mercury hurler dans sa caisse.
J'allonge le pas.
(J'ai hâte de lire son commentaire me concernant sur BlaBlaCar. 😆)

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Dominique

Publié dans Lys

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