"Y'a que la vérité qui compte"

Publié le par La Zitoune

Vous vous souvenez de cette émission de télévision ? Un talk show comme on disait à l'époque pour paraître à la page. Il était animé par Laurent Fontaine et Pascal Bataille et passait dans les années 2000 sur TF1. [Oui oui, on sait, économise ta salive, c'est la télé-poubelle, que toi tu ne regardes jamais, bien trop absorbé(e) que tu es par Arte ; d'ailleurs, tu n'as plus la télé depuis deux ans, puisque tu relis l'intégrale d'Emmanuel Kant... en allemand, natürlich ! ON SAIT TOUT ÇA ! 🥴]
Ça y est ? Tu situes l'émission ? Mais si ! Un petit joufflu qui faisait semblant de gaffer avec les invités, et son acolyte... un grand tout long qui mimait le sérieux pour contenir les débordements de son pote. Un genre d'Yves Mourousi et de Marie-Laure Augry, ou plutôt de Shirley et Dino. Ou de Bruno et Pierrick, mais tu ne les connais pas, ils étaient dans ma classe en terminale.
Je me souviens qu'un jour, le petit - Fontaine donc - a troqué ses besicles contre des lentilles de contact et que ses yeux sont devenus globuleux, d'un coup. Ça lui donnait l'air complètement illuminé du mec qui sniffe de la moutarde Maille à la paille biodégradable. Une grenouille. Comme s'il était en permanence interloqué, genre : Quoi ??? T'AS BU MON YOP ?!!!
Le concept de l'émission était simple : un mélange de "Perdu de vue" et de "Tournez manège". Des gens voulaient absolument retrouver des membres de leur famille ou des connaissances ou déclarer leur flamme à un(e) inconnu(e) ou, au contraire, à leur collègue de longue date. Certains avaient des choses à se faire pardonner, mais tous étaient dans leurs petits souliers, suspendus à la réaction de l'autre. Comme s'ils passaient le Grand Oral de Sciences Po et que leur vie en dépendait. D'ailleurs, c'était peut-être le cas.
La production recherchait parfois longtemps une personne, avec des indices souvent minces. Puis, il lui fallait convaincre celle-ci de venir sur le plateau, sans aucune indication sur l'identité de son traqueur ou de sa traqueuse. Et - aussi - de signer un contrat stipulant qu'elle ne pourrait pas refuser la diffusion des images... quoi qu'il arrive, quelle que soit la teneur de la déclaration dont elle ferait l'objet. C'est vicieux.
Une fois sur le plateau, tout se passait par écran interposé et c'est l'invité(e) qui - au final - décidait ou non d'ouvrir le rideau qui le séparait de l'invitant(e), sous l'oeil haletant d'un public de voyeurs, somme toute un peu sadique.
Certaines émissions étaient à se tordre de rire. Un rire souvent féroce, certes, mais un rire tout de même.
Exemple :
Une nana débarque sur le plateau, toute peinturlurée, choucroute peroxydée à la Brigitte Bardot, une jupe ras-la-touffe, un 95E au balcon, épaules dénudées, jambes de serin, bouche de canard, yeux de biche, long cou de cigogne tatouée et croupe de gazelle. Des dents blanches à faire pâlir de jalousie Omar Sy. Une voix de poissonnière avinée qui répète en boucle qu'elle n'a aucune idée de qui a bien pu l'inviter à la télé. On lui donne des indices, mais non, elle ne voit toujours pas. Fontaine retient ses globes oculaires qui se penchent dangereusement au-dessus du balcon et lance une phrase libidineuse sur le nombre de prétendants que doit avoir la jolie pépette. Cette dernière minaude, bat des faux cils, se mordille la lèvre inférieure et se ridiculise auprès de toute la gent féminine (tellement plus lucide que l'autre à prostate), qui vient de constater - après l'avoir écoutée se présenter - qu'elle n'est pas que canon, mais également complètement niaise. [Si l'on ne peut plus appuyer sur le cliché de la bimbo blonde écervelée, mais où va-t-on ?! 🥳]
Pascal Bataille intervient pour calmer son collègue chaud comme la braise et qui transpire du nez. 👀
L'écran s'embrase. Un type apparaît.
La fricadelle du ch'Nord le regarde minutieusement, puis se décompose. "Mais chè qui ? Ch'connais pas chette personne !" Elle scrute encore l'homme qui l'a invitée et plisse les yeux. La biche ressemble alors à une belette lobotomisée. "MAIS CHÈ QUI ???" répète-t-elle à l'envi, à moitié hystérique. Un chouïa agressive. Et, osons le dire, assez vulgaire.
Le gus n'est plus du tout jouasse et semble se rendre compte que la vérité n'est pas au bout du couloir comme on lui a fait croire. Il adopte un sourire forcé qui met en valeur ses ratiches bien alignées. Striiiiike !!
Il a revêtu un costume bien repassé, une chemise blanche, immaculée, mais il ressemble peu à peu à une bougie qui s'éteint. Ses cheveux sont fraîchement coupés, avec la raie sur le côté, ses grosses lunettes en plastique marron lui donnent un air intello et sympathique. Il a la peau truffée de cratères, vestiges d'une acné sévère, les oreilles bien collées et le teint hâlé du sportif de plein air. Plus la blondinette demande QUI CHÈ ?, plus il chenfonce dans chon cochtume. Bientôt il n'aura plus de cou.
Enfin, on lui donne la parole.
Cela fait six mois qu'ils se croisent tous les matins sur le quai du RER d'Ermont, dans le 95. Il ajoute qu'ils se regardent longuement et qu'il aimerait apprendre à la connaître "pour de vrai". Il est trop timide pour lui parler à la gare, ajoute-t-il en rougissant.
La blonde n'en revient pas et répète comme un disque rayé : "Mais je sais pas quichè, j'l'ai jamais vu ! Et pis le matin chuis pas réveillée moi ! J'l'ai jamais vu. Chaipas quichè chette personne !"
L'érotomane vient de perdre son cou, son costume semble trop grand pour lui. Il fait peine à voir et tente de se présenter, comme vient de lui suggérer Pascal Bataille. Cadre dans une ONG, il aime aider les autres, joue au tennis et adore faire les lasagnes lui-même. Il a l'air finaud, sensible et gentil. La nana reste impassible, vide, on aperçoit la côte bretonne dans ses yeux et ptêt même Fort Boyard.
Puis, elle semble agacée lorsqu'on lui demande de se lever et de faire face au rideau. Elle se cambre sur ses talons. La question fatidique tombe : "Ouvrez-vous le rideau ? C'est VOTRE décision. Si vous l'ouvrez c'est pour faire connaissance avec cet homme qui a eu le coup de foudre pour vous sur le quai du RER et qui vous croise tous les matins depuis six mois, le cœur battant la chamade". 
La réponse tombe, glaciale, nette et sans appel :
"Ben non, j'ouvre pas le rideau. Chaipas quichè !" Genre la nana qui applique à la lettre les injonctions parentales à 35 balais. "J'parle pas aux inconnus ! Ma mère veut pas ! Arrête où je crie !"
Le type semble soulagé. Son cou refait surface.  La mèche se rallume dans son regard. Il dira plus tard : "Oh là là ! J'avais trop peur qu'elle ouvre le rideau ! Je l'ai découverte extrêmement antipathique. Jolie mais froide. Ça me servira de leçon".
😁
Caricatures de Bruno Munier. Si vous ne connaissez pas son talent, il serait temps d'aller vous promener chez lui (sur Facebook). 😊

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Publié dans Lys

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