Pétrus Gagnon - chapitre 2
J'ai su que Pétrus Gagnon était sorti du commissariat lorsque je l'ai aperçu planté au milieu de l'impasse, un poing sur la hanche.
Son grand front dégarni fait mentir la croyance populaire : "grand front, grande intelligence" ; j't'en foutrais ! Il est à cinq mètres de moi à peine, mais je peux voir ses lunettes sales, ses dents gâtées, et sentir son haleine fétide de hyène, mélange de beurre rance et de lendemain de raclette. Il m'a souvent emboucanée aux boîtes aux lettres, si bien que maintenant sa "vue" est systématiquement associée à son odeur de bouche.
Entrelacs et mystère des mémoires.
Ses savates effilochées en ont tellement vu, plusss que son tee-shirt "I ❤ New York", mais moinsss que son bermuda délavé perdu sous sa bedaine.
Ce que je préfère chez lui, c'est le contraste entre ce ventre qui semble constamment te provoquer en duel et ses jambes de faucheux. On dirait toujours qu'elles vont rompre et qu'il va basculer vers l'avant. Mais non, le voisin est un culbuto réussi. Un modèle d'équilibre !
Born for osciller.
Ce matin, lundi, 9 h à peine, il cherche la poubelle de l'immeuble - qui a disparu depuis deux jours - à grands coups de "Mais bondieudebondieudebondieu ! Où c'est qu'elle est c'te poubelle ?"
Son sac en plastique noir goutte sur le bitume. C'est beau, presque poétique, comme du street art. Je ne vois que lui devant ma fenêtre ouverte.
Pétrus Gagnon ne serait pas facho, xéno, miso, bourrino, brutalo et crétino, j'aurais été emplie de compassion et prête à le secourir (en pyjama pilou... euh... en déshabillé de soie !), à l'informer qu'on nous a volé notre poubelle verte à roulettes qui puait la charogne en décomposition (pléonasme ?!), mais là il va se faire cuire un oeuf au plat. Je petidéjeune et ma tartine beurrée va refroidir.
Qu'il cherche sa poubelle, seul, abandonné de tous, au milieu de l'impasse. Il finira bien par nous la retrouver ; c'est connu qu'en braillant on obtient tout chez les Gagnon !
Ah quand même... il vient de repérer une autre poubelle au loin. Il est malin, faut pas se fier aux apparences. Ja-mais.
Observer Pétrus Gagnon, de dos, s'éloigner sur ses papattes arrière, tortillant du pétard pointu et gouttant du sac m'a procuré une satisfaction indescriptible, dès l'aube (hum hum...). Une satisfaction à la hauteur de la dernière chez Leclerc. J'ai senti une joie incontrôlable, immense, monter en moi comme un tsunami orgasmique - inattendue aussi, j'avoue - et qui augure d'une très belle journée ! 😃
Pétrus Gagnon croqué par Tym :))
Et par moi...
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