Elle trottinait
Texte de Fabien
"Elle trottinait. Des petits pas rapides qui la maintenaient en contact avec le sol, comme si elle craignait de s’envoler. Elle allait et venait, du Felix Potin à la boulangerie, de la boulangerie à son studio, de sa cuisine à sa chambre-salle-à-manger-salon-chambre-d’ami.
Quand son téléphone sonnait, elle décrochait comme un enfant qui déballe un cadeau, heureuse que l’on ait pensé à elle. On aurait pu croire qu’elle feignait le bonheur et la surprise en entendant au bout du fil Lucienne, Simone, Marius, François ou Marcelle, ses frères et sœurs, pourtant entendus la veille. Mais, j’en suis témoin, elle ne se lassait pas de l’amour de ses proches, de ces pensées qui s’envolaient vers elle comme des caresses. On n’a jamais trop de ces choses-là. Alors elle accueillait le monde avec un sourire pommetté de rose, comme pour lui dire qu’elle avait encore envie de lui.
Leur état de santé respectif s’invitait dans chacune de leurs conversations. À partir d’un certain âge, être malade est le signe le plus convaincant que vous êtes toujours vivant. Alors on ne se plaignait pas, mais on égrenait malgré tout son ordonnance, on comparait ses traitements, on en suggérait même d’autres, experts que l’on était des défaillances du corps qui deviennent les points communs de la vie qui s’obstine.
Et on parlait des petits-enfants plus que des enfants. Ils étaient la promesse de leur crépuscule.
Elle parlait seule, aussi. Son bégaiement disparaissait alors. Parler pour ne plus penser. Elle décrivait ce qu’elle faisait : « Je fais les boulettes ! Je les mets à cuire ! J’égoutte les frites !... ». Elle valorisait le présent en le décrivant à haute voix, comme pour se convaincre qu’elle avait survécu aux nazis et à la mort de sa fille, « Je m’assoie ! J’allume la télé ! Je suis vivante ! ». Penser vous ramène finalement à votre passé. Le présent était un havre de paix et ses mots, des amarres.
Elle était si fragile que la figure de la mort, totalitaire et implacable, m’est apparue disproportionnée quand elle s’est annoncée. Il me semble qu’une brise aurait suffi à la faire disparaître. Ou une demande poliment formulée. Mais la mort ne fait pas dans la précision ni dans la diplomatie. Elle ravage sans un mot son objectif et tout son entourage.
Avec elle, c’est une réserve infinie d’amour qui s’en est allée et son absence m’a littéralement donné le vertige. L’amour n’a rien d’immatériel, d’abstrait ou d’éthéré. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est quand il disparaît que l’on se rend compte que ce tuteur que l’on croyait éternel nous portait vraiment.
L’amour a besoin d’un refuge et elle conservait précieusement le mien, maternel.
À Becky donc, ma grand-mère."
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