Les chants de Maldoror
Texte de Fabien
"Voilà papa, j’ai enfin lu "Les chants de Maldoror". Tu as dû me parler de ce livre pour la première fois il y a 35 ans et depuis, régulièrement, tu y revenais : « Tu devrais lire ce livre, il est extraordinaire. Je suis sûr que Lautréamont s’est suicidé après l’avoir écrit. On ne peut que mettre fin à ses jours après avoir écrit ça… ».
Intrigant.
Cela fait donc 35 ans que ce livre traîne dans ma bibliothèque, égaré, racheté, prêté, racheté à nouveau, mais jamais lu. Il fallait simplement qu’il soit là.
Je ne compte plus les fois où je l’ai commencé, sans dépasser la 3e page. Il faut dire que l’auteur commence le premier des six chants qui composent son livre par une mise en garde qui n’est pas sans rappeler celle que Virgile et Dante lurent sur les Portes de l’Enfer (« Toi qui entres ici abandonne toute espérance ») :
« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant… ».
Oui, ce livre impose « une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance ».
Isidore Ducasse, alias Lautréamont, nous entraîne dans les abysses de l’esprit torturé de Maldoror, qui semble ne faire qu’un avec l’auteur. Les phrases interminables dont on oublie le sujet, les métaphores d’une lumineuse noirceur, sont au service des pires atrocités, de la plus profonde cruauté, de la haine de l’Homme la plus éclatante.
Et elles feront naître au fond de vos esprits des images, sources de quelques cauchemars et réveils nocturnes.
Ces chants imposent une hyper concentration pour suivre les méandres de leur sombre poésie. Vous devrez tenir fermement cette fleur du Mal et en humer à plein poumon les « émanations mortelles » pour en saisir le sens.
Et parfois, Lautréamont vous cueillera par son humour et, au milieu des « marécages désolés de ces pages sombres », vous serez pris d’un fou rire, comme un besoin de respirer après une trop longue apnée.
Isidore Ducasse est mort à 24 ans, dans l’anonymat le plus total, en 1870. Son livre, passé inaperçu, est redécouvert par les Surréalistes qui en font le précurseur de leur mouvement.
André Breton : « Les chants de Maldoror sont l’expression d’une révélation totale qui semble excéder l’esprit humain ».
Léon Bloy : « C'est de la lave liquide. C'est insensé, noir et dévorant ».
Magritte et Dali essaieront de représenter ces textes. Modigliani conservait en permanence ce livre auprès de lui.
Césaire y voit une critique du capitalisme : « La vérité est que Lautréamont n'a eu qu'à regarder, les yeux dans les yeux, l'homme de fer forgé par la société capitaliste, pour appréhender le monstre, le monstre quotidien, son héros ».
Breton encore : « Pour nous, il n'y eut d'emblée pas de génie qui tînt devant celui de Lautréamont ».
Quant à moi, je n’ai pu m’empêcher de me demander si ce livre n’était autre que les souvenirs géniaux et délirants d’un psychopathe. Les aveux poétiques de crimes atroces. Et le besoin de reconnaissance d’un génie du Mal.
Mais ce serait faire bien peu de cas de la puissance de l’imaginaire d’un écrivain.
Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais rien lu de tel et, un peu comme Frodon qui peine à résister au pouvoir de l'anneau, j'y reviendrai.
Merci Papa."
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