Nouvelle 1
Une nouvelle de Fabien
Il remonta quatre à quatre les escaliers qui le conduisaient à sa chambre de bonne et s’effondra lourdement sur son lit. La tête dans l’oreiller, le film de sa journée lui revenait comme la bande-annonce d'une mauvaise production : l’alarme de la banque, sa fuite, les flics à ses trousses, cette manifestation dans laquelle il put s’évanouir et qui le sauva.
Et son sac vide.
Thomas Spangler était un petit escroc qui venait de s’essayer au braquage de banque et cette première tentative était affligeante. Il n’aimait ni l’imprévu ni l’improvisation. Il aimait planifier, prévoir, anticiper, analyser et disparaître, comme s’il n’avait jamais existé, d’un pas lent, le sourire aux lèvres et les poches pleines. La banque, c’était un peu par curiosité, pour avoir une nouvelle corde à son arc. Mais la flèche avait failli finir dans son cul. Il avait aussi espéré voler suffisamment pour se "retirer des affaires" et se la couler douce. Dans son milieu, les raccourcis ont plutôt tendance à vous conduire en taule. Il s’en souviendrait.
Le lendemain, sur son vélo, il décida de baguenauder sur les chemins de campagne. Le vent dans ses cheveux, la fraîcheur des sous-bois, les narines gonflées de cet air frais du petit matin. Cela activait ses neurones et l'aidait à tracer les contours de sa prochaine arnaque.
C’est donc perdu dans des projets pénalement répréhensibles qu’il se fit percuter par une superbe et puissante Ford à moteur 8 cylindres en V. Son sang ne fit qu’un tour car il s’échappait de son front tandis qu’il gisait inconscient dans la poussière de ce chemin de terre.
Quand il se réveilla, il était étendu dans le lit d’une chambre cossue qui tenait plus de l’hôtel particulier que de l‘hôpital. À sa droite : quelques étagères sur lesquelles des livres étaient parfaitement alignés ; en face, une armoire en bois massif ; à gauche, un fauteuil du même bois au velours rouge.
La porte s’ouvrit et un homme en costume, stéthoscope autour du cou et lunettes rondes sur le nez, pénétra, le sourire aux lèvres, suivi d’une belle jeune femme, la main droite sur la bouche, visiblement inquiète.
- Bonjour, dit l’homme. Je suis le docteur Levy, comment vous sentez-vous ?
Thomas ne répondit pas. Son regard posait une question à laquelle la belle jeune femme répondit :
- Je suis Simone Weinstein, je vous ai percutée avec ma voiture, je suis absolument navrée ! Nous étions si loin de tout, le temps que les secours arrivent, j’ai préféré vous ramener chez nous et j’ai appelé le docteur Levy, c’est notre médecin, il dirige la clinique, il est très compétent, je vous demande pardon, nous vous dédommagerons !
Thomas ne dit rien mais il pensa très vite : Simone Weinstein, comme Aaron Weinstein, le riche industriel, amateur d’art, l'une des plus grandes collections d’impressionnistes. Simone Weinstein, sa fille, est célibataire, sa rupture récente d’avec le golfeur Elie Goldberg avait valu un entrefilet dont il se souvenait. Elle se sentait visiblement coupable de cette situation et Thomas se savait séduisant. Elle était immensément riche et il était en quête d’une affaire juteuse. Il lui fallut à peu près sept secondes pour décider que Simone deviendrait sa femme. Un seul problème à régler : il n’était pas juif et la famille Weinstein était notoirement très attachée au respect de leurs traditions. Il fallait réfléchir très vite.
- Fatigué, je me sens fatigué docteur. Et j’ai un peu mal à la tête. Mais, Baroukh Hachem, le sort m’a placé entre vos mains. Je crois que je vais déjà mieux. Thomas avait fait affaire avec des juifs et il en avait conservé un peu de vocabulaire.
- Parfait ! Ce n’est qu’une légère commotion et la plaie n’est pas profonde. Reposez-vous, prenez le traitement que je vais vous prescrire et d’ici quelques jours, vous serez sur pied ! Je reviendrai vous voir demain.
- Oui, je vous garde ici jusqu’à ce que vous alliez mieux ! assena Simone, à qui l'on n’avait pas dû refuser grand-chose jusqu’à aujourd’hui. Je m’en veux tellement ! Nous vous dédommagerons ! Monsieur... ?
- Stern, Abraham Stern.
- Nous vous dédommagerons, Monsieur Stern.
Thomas Spangler, fraîchement renommé Abraham Stern, se démena comme un beau diable les jours qui suivirent et sur tous les fronts : il fallait séduire Simone, Aaron et le rabbin. Pour Simone, le processus était en cours et il semblait fonctionner, elle tombait sous son charme. Avec Aaron, Thomas opta pour l’angle de l’art et devint expert en peinture impressionniste, et même peintre depuis sa plus tendre enfance, autant qu’il s’en souvienne. Si Aaron goûtait peu les talents artistiques d’Abraham Stern, il fut en revanche touché et séduit par ce jeune homme originaire de Pologne, orphelin, sans famille, et sans le sou, très cultivé, qui tentait de vivre de sa passion. Il lui trouverait bien un travail. Il le formerait même. Pour le rabbin, c’était plus compliqué, mais Thomas avait les relations nécessaires pour sortir de son chapeau l’acte de mariage religieux de ses parents, la ketouba, un acte de naissance attestant de sa filiation et des pièces d’identité en bonne et due forme. Il prit soin de communiquer à l’administration un acte de décès de monsieur Spangler, on ne sait jamais. Ainsi, il ne lui fallut que quelques semaines pour devenir juif depuis Pharaon et faire disparaître définitivement Thomas Spangler de la surface de la Terre.
Et bien sûr, il se fit circoncire.
Le mariage eut lieu. Son plus beau coup. Le dernier. Celui qui lui permettait de se retirer des affaires.
Et pourtant, chaque soir au moment de s’endormir, il lui semblait avoir oublié un détail. Il avait beau passer en revue sa nouvelle situation, il ne voyait pas où son plan péchait.
Alors il s'endormait, ravi de sa bonne étoile.
Dans son pyjama rayé, quelques années plus tard, il comprendrait.
Pour l’heure, il était jeune et riche. Il était juif et Allemand. Nous étions à Berlin en dix-neuf cent trente-trois.
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