Récréation
Au marché. Une dame, 80 ans à vue de nez, abritée sous un grand chapeau de paille, cherche une robe d'été. Courbée en deux, elle trifouille à fond la caisse dans les portants en poussant de gros soupirs, sa canne coincée sous l'aisselle.
Son mari (j'imagine qu'il l'est), en bermuda et chemisette bien repassée, tient le caddy à roulettes d'une main et s'éponge le front avec un gigantesque mouchoir en tissu à carreaux de l'autre. La visière de sa casquette est de traviole, tel un rappeur. Il soutient sa femme moralement, avec une voix très douce, légèrement chevrotante.
- Alors Minetttte ? Tu trouves ton booonheuur ?
- Non, c'est tout vilain !
- Et celle-là ? Aveeec les fleuuurs ?
- J'aime pas !
- Aaah... j'aime bieeen moi.
- Ben pas moi !
- C'est les fleuuurs ?
- Non, la matière !
- C'est du lin, c'est léééger pouurtaaant.
- J'aime pas, ça se froisse toudsuite et quand tu transpires ça te rentre dans les fesses !
J'ai adoré croiser le regard de ce monsieur. Il riait avec les yeux. Comme un gamin. Il avait l'air tellement jeune. Les yeux vieillissent, mais pas le regard. Souvenez-vous de la lueur dans les gobilles bleues de Jean d'Ormesson. Cette indestructible malice, qui trahit et démontre que l'on vieillit comme l'on a vécu.
Madame nous a observés l'un après l'autre et s'est également mise à sourire des yeux et du reste en me prenant à témoin :
- C'est pas vrai que les robes en lin ça se coince dans les fesses ?!
- Si, bien sûr, tout le monde sait ça, voyons !
J'ai évidemment pris la riquette à mon tour.
C'était délicieux ! Je me délecte de ces moments gratuits que La Vie donne parfois généreusement au détour d'un étal. 😍