Pétrus Gagnon - chapitre 6
La mère Chèvreton a un chat ventripotent et apathique, qui s'intitule Bermuda. Il est tellement léthargique qu'on est obligé de le dégager à coups de pied pour pouvoir se garer. Actuellement élardé comme une grosse bouse, il vient de se prendre une raclée mémorable par ma chatte - Lali - écaille de tortue des plus distinguées, affublée d'une belle queue en panache.
Perchée sur mon ventre, dans mon hamac, elle a d'abord longuement observé sa proie au pied de l'arbre avant de lui sauter dessus, dans une ellipse parfaite. On aurait dit une chauve-souris. Le gros n'a rien vu venir. Ce n'est que lorsqu'il a mordu la poussière qu'il a daigné mouvoir ses 12 livres.
Ses cris stridents auraient pu laisser croire qu'il allait décéder, eh bien non, il est parti, péteux, mais vivant, tortillant de la croupe à l'instar de Pétrus Gagnon, se vautrer chez lui, c'est-à-dire sur le trottoir d'en face.
Lali, la victoire peu modeste, a alors entrepris, pour fêter dignement la reprise de son territoire élargi, de se lécher consciencieusement le trou de balle pendant de longues minutes avec sa langue râpeuse, dans une position que même une gymnaste olympique ne saurait tenir plus de quelques secondes.
Les chats n'ont décidément aucune pudeur, mais tout de même admirative de cette prouesse et captivée par ce spectacle, quelle ne fut pas ma surprise de voir débouler tout un tas de voitures dans l'impasse, et même un car à deux étages. Chaque fois qu'une personne se garait en épi devant chez les Durand, elle ne manquait pas de jeter un coup d'œil curieux vers mon filet de toile suspendu et récoltait - médusée puis ulcérée - un doigt d'honneur de toute beauté.
Pour fêter l'animation dans le quartier, je me suis servi un nuits-saint-georges premier cru pas piqué des hannetons, mais très apprécié par la grosse mouche à merde qui s'est noyée dans mon verre. Je l'ai avalée tout rond, la garce. Et, comme je crachais mes poumons, Pissou, ce morveux de 10 ans, le fils Duraton, mes chers voisins du 3e, s'est mis à chanter à tue-tête en s'approchant de moi : "ELLE A BU SON VERRE COMME LES AUTRES. C'EST UNE IVRO-O-O-GNEU, ÇA SE VOIT RIEN QU'À SA TRO-O-O-GNEU !"
C'est le moment que j'attendais avec ferveur.
J'ai sorti mon énorme pistolet à eau d'une contenance de deux litres (promo chez Leclerc, magnez-vous !) et je lui en ai mis plein la poire sans m'arrêter. Le merdeux, surpris et saisi par l'eau glacée, n'a pas bougé jusqu'à la dernière goutte. Sonné, trempé jusqu'au slip, il m'a semblé que le gamin articulait un mot, peut-être "stop"... ou "salope"..., puis, dépité, il a regardé ses belles baskets multicolores et neuves, spécialement achetées pour sa rentrée en 6e.
Le mouflet dégoulinait. On aurait dit une grosse éponge. Dommage que je n'aie pas pensé à mettre du Paic citron dans l'engin, le biquet aurait moussé.
Alors qu'il se traînait en couinant jusqu'à la maison remplie d'invités des Durand, j'ai chanté à mon tour, pour l'encourager : "I'M SINGIN' IN THE RAIN, WHAT A GLORIOUS FEELING. I'M HAPPY AGAIN".
Puis il est arrivé devant la porte d'entrée du manoir et, sans qu'il se retourne, j'ai eu droit à un remarquable double doigt d'honneur tout en haut de ses petits bras levés au-dessus de sa tête.
Je ne peux pas nier avoir été émue. J'aime beaucoup Pissou. Je crois que ce chiard et moi, on se ressemble un peu.
Maintenant, l'impasse est envahie par les véhicules, finalement garés dans tous les sens. Il semblerait que ce soit jour de BBQ chez les Durand. Ça sent les merguez à plein nez.
Tu crois qu'ils m'auraient invitée ces ingrats ?!
Tous mes autres voisins sont passés devant mon hamac, les uns après les autres, les bras parfois chargés de victuailles ou d'une boutanche et fagotés comme pour un mariage. La mère Duraton, par exemple, portait une robe longue, moche, et était suivie par son mari, qui traînait la grolle bien cirée, et leur fille, Pissouse, soeur aînée de Pissou : une adolescente caricaturale, boutonneuse, à forte poitrine, appareil dentaire, cheveux longs et raides et talons hauts qui brillent. Maquillée comme un Chagall, sa minijupe ras la touffe en mousseline (la jupe, pas la touffe) n'a pas supporté la rafale de vent. Dommage pour elle, elle avait "oublié" de mettre une culotte. La truffe de son chien, intitulé Pantacourt (le chien, pas la truffe), un barzoï au museau très long, lui a alors arraché un petit cri de surprise.
Qu'est-ce que j'ai ri dans mon hamac ! Lali, allongée sur mon flanc, en a pris le mal de mer.
Puis, Jean-Jacques est passé, en costard, noeud papillon et... claquettes-chaussettes.
J'ai ri encore plus fort, à m'en décrocher les mandibules, mais trop. Ma toile de jute suspendue en a eu assez d'être secouée par mon hoquet et - tel un cheval lassé de m'avoir sur le dos - a cherché à m'éjecter.
Entortillée dans mon hamac, je suis une paupiette de veau, peut-être même un roulé de dinde aux olives.
Pendue par une jambe, la culotte accrochée dans une griffe de Lali, qui miaule d'agacement et peut-être de douleur, j'appelle à l'aide depuis de longues minutes. Sur tous les tons et dans tous les registres.
"HELP !" ; "AU SECOURS !"; "JE ME MEURS !!" ; "ARGHHH !" ; "Y'A KÉKUN ?" ; "J'OFFRE UNE RÉCOMPENSE !" ; "VOUS ME LE PAIEREZ, BANDE DE SAGOUINS !" ; "JE PORTERAI PLAINTE ! " ; "VENEZ M'AIDER, JE VOIS DÉFILER MA VIE !" ; "JE VOUS AIME !"...
En vain. Pas âme qui bouge ni une once d'empathie pour leur voisine. Une honte.
Après tout ce que j'ai fait pour eux !
Du coin de l'oeil, j'aperçois un scintillement.
C'est Pissou qui m'observe aux jumelles. Il a dû sécher ; en tout cas il ne goutte plus. Confortablement installé dans un fauteuil en osier sur le balcon des Durand, on dirait Emmanuelle ! Ha ha ha !
Quoiiiiii ? Mais il me filme !!! Le p'tit trou du Q !
Bientôt une heure que je suis pendue la tête en bas. Le sang dans mes oreilles commence à ploper. Je bave, les yeux exorbités.
Lali s'est dégagée de ma culotte et me regarde, assise dans l'herbe, à côté de ma jupe, qu'elle a trouvé bon d'arracher dans la manoeuvre. Une jupe à 300 $ !
Alors qu'elle se lèche les babines, un article animalier me revient subitement en mémoire. Il paraît que si tu meurs chez toi, au bout de quelques jours seulement, ton chat adoré, et affamé, te bouffe sans vergogne. Je frémis et chasse l'idée en m'ébrouant.
Pissou a viré toutes les jardinières, de façon à ce que tout le quartier, convié pour l'occasion sur le balcon de leurs hôtes, puisse assister au spectacle dans de bonnes conditions. Il fait même une distribution de bières fraîches et de Mr.Freeze. Encore deux minutes et il va louer des parasols !
Je repère la famille Duraton au complet, la mère Chèvreton, Jean-Jacques, Cindy, Albert Fish en grande discussion avec Nabillo, Huguette, Stépane et Théopile, mamie Poireau, les Gagnon, et un car de Japonais.
Ah ! Je suis sauvée ! Voilà le facteur !
Mais... mais... Mais noooon !!! Il est passé tout droit ! Le fourbe !
Mais ??? ... Ce ne serait pas Fabien que j'aperçois à gauche sur le balcon ?!!! En train de jouer au backgammon avec mon fils !!
Rhôôôôôô ! LES TRAÎTRES !
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