Aglagla et Sidonie

Publié le par La Zitoune

Fourbus après une jolie rando, transis de froid, nous nous apprêtions à manger des œufs durs et un restant de salade de riz dans la voiture, à même nos Tupperware, lorsqu'au détour d'un virage nous l'aperçumes. Elle était là, sur une placette, avec sa devanture aguicheuse et son nom prometteur : LA CHAUMIÈRE.
J'imaginai un feu de cheminée réconfortant, dans un décor moelleux. Le mâle à ma gauche entamait son quatrième paquet de Kleenex lorsqu'il décida de se garer "pour aller jeter un coup d'œil à la carte". Je refermai le Tupper.
C'est en grelottant que nous tombâmes d'accord, le menu était ma foi bien alléchant. Nous poussâmes la porte. Un grelot tinta.
Un type derrière un comptoir nous "accueillit" en se foutant un tantinet de notre poire : "Cé poureu manger eu ? Suivez ma serveuse eu. É tombez le masque, heing !".
C'est avec NOS masques que nous suivîmes SA serveuse, qui marchait comme une volaille, c'est-à-dire en dodelinant de la croupe, les deux pattes à 10 h 10. L'air de la chenille qui redémarre s'infiltra de force dans ma tête. Je la chassai fissa tsss tsss... mais j'entendis derrière moi un petit "Patte de canaaaaaaard !", qui me déclencha une riquette irrépressible.
Après nous avoir installés, Sidonie nous précisa que tous les tableaux accrochés aux murs étaient l'oeuvre de la cuisinière elle-même, et à vendre, et ajouta que tout ce que nous allions manger également. Bien, soufflai-je discrètement à Fabien, ça m'aurait embêtée d'avoir à cuisiner moi-même.
Un coup d'œil sur les peintures et nous décidâmes à l'unisson qu'il s'agissait bien de croûtes, pleines de grumeaux sans âme.
Pas de cheminée, mais un froid glacial, qui nous transperça jusqu'à la moelle épinière. Tous nos poils se tinrent au garde-à-vous, prêts à mener la lutte contre une potentielle surgélation.
Sidonie revint clopin-clopant avec la carte. Nous jetâmes notre dévolu sur deux jus de tomate annoncés comme bio ET artisanaux, qui s'avérèrent être deux Granini. L'oiselle repartit avec le mien, non sans exprimer sa surprise indignée : "Mais il est bio, c'est marqué d'ssus !".
Je claquai des dents, je remettai mon blouson, et je frissonnai. Ça nous déplaît-plaît-plaît !
Et la voilà prête à prendre notre commande. Comme nous réclamions une minute pour avoir le temps de choisir, elle s'exclama : "Ah mais pas de problème, j'vais vous aider !", et se mit à lire - mot pour mot - la carte. Le pied de Fabien chercha mon mollet sous la table du bout de ses pompes de rando crottées. Nous rîmes sous cape.
Mais les festivités continuèrent.
Alors que nous attendions depuis au moins 20 minutes de commencer à manger, Sidonie nous demanda en passant : "C'est bon ? J'envoie les entrées ?". Je me visualisai bien lui arrachant une aile et lui fourrant du pain mouillé et aillé dans le gosier à l'aide d'une longue fourchette à viande.
Peut-être ressentit-elle une pointe d'animosité, puisqu'elle partit en trottinant jusqu'à la cuisine.
Lorsqu'elle déposa le boudin noir aux pommes commandé par Fabien devant lui, je lus la déception sur son visage. Coupé en rondelles pleines de gras, même les pommes se tenaient à l'écart. Après avoir goûté, il entreprit de le hacher menu et l'éparpilla dans son assiette en petits monticules pour faire croire qu'il en avait mangé une bonne partie. Puis, il me dit : "La dernière fois que j'ai fait ça, j'avais 9 ans".
Ma salade verte aux gésiers ne cassait pas trois pattes à Sidonie, mais elle était suffisamment bonne pour atterrir en partie dans l'auge du mâle dépité, exsangue, affamé et vidé de toute énergie.
Dans ces moments-là, mieux vaut ne pas trop le gratter. 😁
Sidonie, au lieu de fermer son bec, l'ouvrit en grand : "C'était bon ?". Devant nos silences lourds de sens et nos gueules de six pieds de long, elle insista : "Vous avez froid ?". Je sentis la patience me quitter comme un courant d'air : "Non non, j'aime bien manger en anorak au resto, c'est mon petit plaisir à moi". Je vis passer une ombre sur son visage, une chose indescriptible, fugace, entre l'incompréhension et l'incompréhension.
Pleins d'espoir concernant la suite du repas, nous attendions depuis un moment déjà, lorsque Sido demanda en passant : "C'est bon ? J'envoie la suite ?". Un : "Oui, pitié !" m'échappa, que je rattrapai avec un ricanement idiot proche du glouglou de la pintade.
Fabien entamait sa quatrième tranche de pain, lorsqu'il leva la tête pour me dire : "Putain c'est dingue ! Même le pain est dégueulasse !". 
Les cailles aux girolles étaient archisèches, alors qu'elles baignaient dans l'eau. Les pommes de terre autour n'avaient pas de goût. À croire qu'elles étaient là pour décorer. Alors que nous gérions de moins en moins bien notre agacement, le patron trouva bon de venir nous demander, sûr de lui, avec toute sa suffisance : "Alors eu ? Elles sont bonnes eu ces cailles eu ?". Je répondis, partant du principe que s'il posait la question c'est qu'il voulait obtenir une réponse honnête :
- Franchement ? Non.
- Vous n'aimez pas les cailles eu ?
- D'habitude si, mais pas celle-ci.
- Ah bong ! Les goûts et les couleurs, heing !
Je lui aurais bien envoyé une phrase ou deux sur la mauvaise idée de tout congeler, y compris le pain, mais il était déjà loin. Il aurait sans doute nié, même devant une patate en train de se noyer dans mon assiette.
Certains ont un comportement qui va bien avec leur tête de con ; à la hauteur de nos délits de faciès.
Sidonie débarrassa et, dans un automatisme, demanda : "C'était bon ?". Elle obtint un  "Non !" à deux voix, puis un "Oui, vous pouvez envoyer le dessert ! Merci." Nous bavâmes d'exaspération. Je crus apercevoir une fumée sortir des naseaux de Fabien. C'était peut-être le froid...
Les croûtes de la cuisinière auguraient donc bien de ses talents culinaires. On aurait dû se méfier. La cuisine est un art.
Je décidai de remettre mes gants et mon bonnet. La femme derrière moi revint s'asseoir et commenta son excursion : "Oubeng ! Il fait meilleur eu dans les toilettes, dis !".
La tarte aux pommes n'était pas assez cuite, plus plate que Jane Birkin et, même noyée sous une tonne de chantilly industrielle suspecte, je ne pourrais pas dire qu'elle sauva le repas. Ce fut comme une cerise véreuse posée sur un vieux gratin de pâtes tout sec.
- Vous prendrez un café eu ? 
- Noooooon ! Ils risqueraient d'être congelés ! On s'en va !
- Nous espérons vous revoir eu !
- Oui, bien sûr, sur TripAdvisor ! 
- Ah bong ?
- Ben oui, vous savez... les goûts et les couleurs ! 🤪🖕
Heureusement, nous avions des œufs durs dans la voiture. Je t'en foutrais de la chaumière... 😤

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Aglagla et Sidonie

Publié dans Lys

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