Ludivine
Ludivine a des responsabilités.
Sa fiche de paie en témoigne, pour qui oserait en douter.
Elle se lève tôt pour faire son brushing. Hors de question qu'elle ait l'air souillon, on ne lui pardonnerait pas. Une mèche insoumise, un frisottis, un épi et ce serait la porte ouverte à tous les charognards, une opportunité à saisir pour ses concurrents. Alors ses cheveux sont disciplinés, dressés, chauffés à blanc par un lisseur impitoyable. Elle les mate. Il n'y a pas plus de place pour les rebelles sur la tête de Ludivine que sur celle à Mathieu.
Elle n'a pas le droit à l'erreur, encore moins au relâchement. Alors elle court des marathons, du lever du Soleil au coucher du roi. De réunion en rendez-vous en visioconférence, elle court, sur des talons aiguilles. Une vie d'équilibriste, à flux tendu.
Parfois, elle pense à manger entre deux cafés serrés, sans sucre s'il vous plaît. Non, pas de crème. Merci. Oui, à emporter.
Elle ne sait plus se détendre, rongée par le stress et les obligations professionnelles.
Ludivine n'a pas d'enfant, elle n'avait pas le temps pour un chien, alors un enfant...
Des regrets ? Non, il faut avoir du temps pour faire mijoter des regrets.
Et pas d'homme non plus, ce serait trop de tracas inutiles. Elle privilégie sa carrière, se plaît-elle à répéter à l'envi, à qui s'étonne encore qu'une femme "comme elle" choisisse le célibat.
Mais elle a un chat, qui ne cherche même plus ses caresses. Résigné.
Le lieu de vie de Ludivine transpire le luxe, le massif, le hors de prix, mais reste désolément vide, froid comme le marbre, aseptisé comme une salle d'attente en période de COVID. Sa propriétaire ne fait qu'y dormir, peu, mais vite, comme Einstein. Dans des draps bleus bien repassés.
En négligé de soie. C'est la ouate !
Sa femme de ménage se demande parfois pourquoi on lui demande de venir nettoyer ce qui n'a pas l'occasion d'être sali. Cette demeure ressemble à une maison témoin, sans âme qui vive. Elle préfère les appartements en bazar, au moins elle s'y sent utile.
L'eczéma est apparu petit à petit, centimètre carré par centimètre carré. D'abord sur les bras, puis dans le cou, derrière les genoux et enfin sur le visage. De grosses plaques rouges suintantes qui l'ont défigurée. Les migraines se sont alors installées, violentes, inouïes. Et les essoufflements, et les palpitations, les nausées, et les vertiges. Et des démangeaisons à rendre dingue.
Mais Ludivine a continué, durant des années, à courir contre le temps, son temps, sur des talons aiguilles. En tailleur Chanel. Sa jupe crayon en tweed l'obligeant à avancer comme une geisha.
Elle a signé des contrats juteux, remporté des combats, reçu des offres alléchantes auxquelles elle n'a pas cédé, pour avoir le plaisir de gagner, à la loyale. Son portefeuille a grossi en même temps que son carnet d'adresses et sa collection de sacs à main Dior.
Seul son corps restait maigre, désespérément maigre et noueux.
Puis elle est morte, riche, à 47 ans, seule, dans son lit à matelas d'eau, comme une pauvre conne. Le visage dévoré par son chat, affamé mais résigné.
Les cellules de son cœur, privées d'oxygène, ont fini par s'étouffer, tel un ruisseau tari par manque d'irrigation.
Négligence de soi. C'est la boîte !
Ludivine avait des responsabilités.
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