Crevard

Publié le par La Zitoune

Monsieur C., appelons-le Crevard, est un type tout gris, terne, qui éteint tout ce qu'il touche, surtout quand il a l'ascendant ou une autorité sur quelqu'un ; ce qui lui arrive quasiment tous les jours, puisqu'il est professeur.
Prof d'histoire au collège, pour les curieux.

D'abord, il faut le décrire physiquement, non pas parce que c'est important, mais parce que le caractère du gus a façonné son aspect extérieur, au-delà de l'imaginable. Eh oui ! en ce qui le concerne, le délit de faciès n'existe pas.
N'en déplaise aux édulcorés-par-principe, il est absolument ce qu'il a l'air.

Il a l'air mauvais. Aucune douceur ne se dégage de lui. Il est brutal, dans ses gestes, sa voix et ses sourcils. Oui, les sourcils de Crevard sont incroyablement mauvais. Touffus, broussailleux... et mauvais. Avoir le sourcil inquisiteur n'est pas donné à tout le monde. On ne peut pas lui enlever ça.

Il a la bouche adaptée à ses saillies verbales. Des lèvres fines et sèches, qu'il hydrate sans cesse à coup de langue, aux commissures tombantes. On dirait Nadine Morano, en pire. Oui, ça calme.

Le mec porte des costumes vieillots, sombres, trop grands, une cravate sans âme, qui semble indiquer la direction de son entrejambe. Entrejambe qu'il touche sans arrêt avec une main dans la poche de son pantalon à pinces. Le type s'imagine que s'il regarde ses interlocuteurs dans les yeux et eux dans ses sourcils, ils ne vont pas s'apercevoir qu'il se gratouille/tripote le service trois-pièces ou se le remet en place. Il est préférable de ne pas savoir ce qu'il fait avec son paquet. Il est repoussant. Jusqu'au COVID, lorsqu'il tendait sa main molle et moite, oui oui celle-là, les gens ne rêvaient plus que du moment où ils pourraient se laver à l'eau savonneuse.
Mais le pire reste à venir.

Crevard fait de la psychologie sauvage, use et abuse de grandes théories pédagogiques mal digérées, qu'il étale avec un air péremptoire agaçant. Les élèves - les bons comme les mauvais - le détestent, mais pas autant qu'ils le craignent. Ses collègues le fuient, lèvent les yeux au ciel à l'évocation de son nom. Certains semblent même avoir honte pour lui. Peine perdue.
L'injustice dont il fait preuve quotidiennement n'a rien à envier à sa méchanceté gratuite. Ses mots sur les enfants dégoulinent de malveillance, d'esprit vengeur, d'une soif d'humilier. Des grands mots pour démontrer sa petitesse, son incompétence et sa bêtise.

Aujourd'hui, Crevard a été inspecté dans sa classe.

L'inspecteur - manifestement bien informé sur la bête, a pondu un rapport terrible sur cet homme. Rapport qui a empli Jocelyne - malgré elle - d'une joie sourde. À sa lecture, elle s'est fait violence pour ne pas entamer une petite danse de l'allégresse sur son bureau.
Les gamins ont foutu un bordel pas possible, et Crevard a pété les plombs. L'inspecteur n'en a pas loupé une miette.
Le syndrome de Stockolm fonctionnerait-il mieux sur grand écran que dans la vraie vie ?

Crevard, écumant de rage, a demandé une copie du rapport. Jocelyne lui en a fait une... en couleur et en double exemplaire ! En lui tendant le document, avec un sourire sans équivoque, elle a eu très envie de lui proposer de le mettre sous verre pour qu'il puisse l'accrocher au mur de son salon. Mais elle n'a pas osé. 

De toute façon, les hommes comme lui ne méritent pas notre haine.

Publicité
Crevard

Publié dans Lys

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article