Eric

Publié le par La Zitoune

Portrait 

Nous nous gelions les meules sur les ramblas, sous le bonhomme rouge à tête de pomme dans la ville rose, lorsque Fabien l'a repéré de loin. "Le voilà ! Je suis sûr que c'est lui !" m'a-t-il dit.
Chapeau de feutre noir, démarche chaloupée, masque bec de canard, cheveux longs qui voltigent. C'est bien lui, Eric !
Des yeux bleus rieurs, enveloppants, emplis d'une grande douceur et aussi d'un petit quelque chose qui serre le cœur, malgré soi. Impression fugace que l'on chasse en s'ébrouant, parce qu'elle est basée sur une intuition dont la chimie nous échappe.
Nous voilà tous trois installés devant nos jus de fruits pressés, au chaud dans un café près du carrousel, disposés à faire connaissance. Le contact est chaleureux et subtil. J'aime ces rapports simples, sans chichis ni faux-semblants. Il n'y a pas de tensions autour de cette table, ni dans les esprits ni dans les corps. Juste une envie d'apprendre à se connaître. Tout semble naturel, couler de source. Un plaisir sain, brut et presque enfantin.
Le COVID ni aucune autre maladie, la plus mortelle soit-elle, ne pourra attaquer ce besoin humain d'être en lien avec des congénères. Il suffit de les choisir soigneusement pour savoir que sans ce sel relationnel, la vie n'aurait plus de saveur. Ni même de sens.
Éric est comme les poupées russes. Les matriochkas en bois. Il y a la plus grosse poupée qui donne le change, parle facilement, sourit et rit beaucoup, celle qui communique et crée le lien. Celle qui met à l'aise. Le greffon. Le paquet cadeau.
Puis, à l'intérieur, on découvre une autre poupée, puis une autre, et encore une autre. Et plus on avance plus on perçoit la densité du bonhomme, sa substantifique moelle. Le cadeau. Un fond compact, une colonne vertébrale solide, qui ne souffre ni superficialité ni approximations. Une personnalité qui t'oblige à donner le meilleur de toi-même, parce qu'elle-même ne fait pas de concession avec ce qu'elle est.
Éric, c'est le capital + les intérêts. Une valeur ajoutée non imposable. Un bénéfice sans la TVA. Une meringue craquante sur la tarte au citron vert. Ce mec, par sa seule présence, sa façon d'être contenante, authentique, te fait des piqûres d'humanité, comme ça, plusieurs doses en rafales, l'air de ne pas y toucher. Il te vaccine sans ton consentement contre la connerie ambiante, la morosité et la facilité. Et il fait du bien, le Bien.
Dans ce monde froid et trop souvent hostile, cela revient à enfiler un gros chandail bien chaud tricoté par mamie Becky et à siroter un bol de soupe de légumes fumante et maison, en se disant des choses gentilles, que l'on pense vraiment. 
Ce type a sauvé des milliers de personnes tout au long de sa vie et pourtant parle en s'excusant d'exister. La comparaison va sembler osée, mais elle m'a bel et bien traversé l'esprit : j'ai revu cette scène, à la fin du film, dans laquelle Oskar Schindler pleure à chaudes larmes dans les bras d'Itzhak Stern, regrettant de ne pas avoir sauvé plus de vies.
Il est des Justes qui s'ignorent. 
Ce médecin urgentiste et des catastrophes, à la retraite (l'est-on jamais lorsque l'on a exercé ce métier des décennies durant ?), ressemble physiquement à Emmett Brown, le "Doc" de "Retour vers le futur". Des yeux qui miroitent, des cheveux foufous qu'il lisse sans cesse, comme pour discipliner ses pensées qui fusent dans tous les sens. Une volonté de contrôle sur ce qui peut l'être, c'est-à-dire pas grand-chose.
La vie est une pute.
Une finesse d'esprit et de cœur qui se décentrent sans cesse, comme s'il était incongru de parler de soi, y compris lorsque l'on répond aux questions. Y compris lorsque l'on a tant de choses à dire.
Une force intérieure qui retire ses pieds d'argile au colosse et le laisse à vif, sans pour autant écraser quiconque. Il faut être un humain d'exception pour ne pas se laisser tenter par la hiérarchisation des malheurs, des souffrances, des expériences et continuer à accueillir l'Autre et ses bobos avec une telle générosité.
L'humilité incarnée, comme vecteur d'humanité.
À la fois un élément de survie, mais aussi un véritable choix. 
Éric ne voyage pas dans le temps mais a parcouru la planète avec son sac à dos. Un besoin viscéral d'espace, de bouger, d'adrénaline, peut-être pour fuir un immobilisme qui rappellerait trop durement la finitude de notre condition d'êtres humains et aussi celle - immensément douloureuse et sans doute indicible - de ceux que l'on aime.
Il y a des gens comme ça - rares et précieux - à qui l'on voudrait dire : Tu n'y es pour rien, crois-moi, tu n'y es pour rien. Tu es un maillon essentiel dans ce monde. Un puits intarissable de tendresse et de bienveillance.
Ta foi en l'humain n'est pas vaine, elle coule dans ton foie et tes veines.
Cet homme-là c'est Quelqu'un, putain oui c'est quelqu'un, quelqu'un de bien.
Nous, on l'aime. Point. ❤

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Publié dans Lys

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