Comme un tableau d'Edward Hopper

Publié le par La Zitoune

Il est devant moi. Je ne peux m'empêcher de le regarder. Il a l'air très âgé et, en même temps, on dirait un enfant. Pour que vous compreniez, je dois le décrire.

Il n'est pas très grand, mais se tient encore bien droit. Svelte, peut-être un tantinet maigrichon, il porte un pantalon de toile écrue, des tennis bleu marine et un polo blanc immaculé, traversé par des bretelles grises du plus bel effet. Ces dernières semblent décoratives, tout comme ses grosses moustaches blanches à la Jean-Paul Rouland.
Sa tenue est impeccablement repassée ; avec les plis, à l'ancienne. On s'attend à le voir monter dans une GS.

Il fait une chaleur écrasante, tout le monde brille de sueur et rivalise d'auréoles sous les bras, mais pas lui. Il doit avoir le même secret que Denis Brogniart dans Koh-Lanta.
De la catégorie des lézards sur un muret de pierres.

Son canotier à ruban le protège d'un Soleil qui ne trouve plus d'obstacles insurmontables sur son chemin et fait bien des dégâts sur la Terre. Sa canne lui permet de garder l'équilibre. Il shoote dans les cailloux avec l'embout en caoutchouc et s'en amuse.
Sa peau est tannée et tachetée. Témoignage du temps, l'empreinte d'une vie au grand air.
On devine qu'il fut très beau. Il l'est encore.

Il est accompagné d'une femme minuscule, tout en os. D'une élégance rare, elle ne porte pas des vêtements mais une toilette : une robe de soie mauve qui ondule autour d'elle. On dirait qu'elle danse.
Elle tient une ombrelle blanche tout droit sortie d'un conte japonais.
Ses escarpins crème habillent ses petits pieds.
Ses grands yeux lui dévorent le visage. Son chignon blanc, porté haut, la range définitivement dans la catégorie des ballerines. Son dos bien droit et son port de tête également.
On devine qu'elle fut très belle. De ces beautés à la Romy Schneider, qui captent la lumière et saisissent l'âme du quidam. Sans contrepartie.

Elle attrape son bras et, se penchant vers lui, sur les pointes, dépose un baiser sur son épaule. Alors il s'arrête et caresse son front avec sa bouche moustachue. Sa canne ne touche plus le sol. Son ombrelle flotte au-dessus d'eux.
Accrochés l'un à l'autre comme deux adolescents éperdus, ils se mangent du regard.
Et prennent le temps, celui qu'ils n'ont justement plus.

Je les scrute comme un tableau d'Edward Hopper dans un musée. Ils sont si beaux que les yeux me brûlent l'imagination. Je donnerais cher pour connaître leur histoire d'amour, pour la mettre dans des mots, l'agencer dans des phrases à virgules. L'immortaliser à coups d'adjectifs qualificatifs, d'adverbes et de métaphores.
J'ai tant de questions à leur poser. Tant de détails à connaître pour pouvoir les sculpter par le menu.

Ils me regardent en souriant, sans doute amusés par mon attitude figée. Je rougis comme une bécasse, honteuse d'avoir été intrusive ou, plutôt, de m'être fait gauler.
Je sens que je vais dire des mots bousculés.
Au moment où des excuses bafouillées prennent forme dans ma bouche et tentent de s'aligner en sujet verbe complément, Fabien, casquette vissée sur la tête, surgit de nulle part et m'embrasse.
Il tient deux cartons à pizza en équilibre à plat sur une main.
La situation s'est inversée. C'est nous le tableau maintenant : ils nous regardent, canne et ombrelle à la main.
Je leur envoie un baiser en soufflant dans ma paume. Ils nous le retournent
à l'unisson.
On est quittes.
Et je mesure ma chance.

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Comme un tableau d'Edward Hopper

Publié dans Lys

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