Géraldîne

Publié le par La Zitoune

Lorsqu'elle était enfant, Géraldine en voulait aux adultes d'être aussi bêtes. Ils parlaient d'elle, devant elle, comme si elle n'était pas là. Mais ils voyaient bien qu'elle était là, alors la vérité c'est qu'ils parlaient comme si elle ne comprenait pas ce qu'ils disaient. Elle les trouvait bêtes, parce qu'elle comprenait tout ; tout d'une manière générale et aussi lorsqu'ils parlaient d'elle en particulier. Ce n'est pas qu'ils disaient forcément des choses désagréables à son sujet, mais cela arrivait quelquefois.
Dans sa fratrie de neuf frères et sœurs, elle était  un numéro. Le numéro 5. Mais pas de celui qu'on se met derrière les oreilles. Un qui ne sent rien. Géraldine, l'incolore inodore, a quatre grandes sœurs et autant de petits frères. Elle fut une dernière déception avant l'arrivée tant attendue d'un garçon.
Les vêtements dont elle héritait lorsqu'elle était petite fille étaient si élimés que certains laissaient passer la lumière. Elle reçut tellement de poupées auxquelles il manquait un bras ou une jambe, quand ce n'était pas la tête, qu'elle passa experte dans l'art de reconstituer un corps entier à partir de plusieurs cadavres.
Ses sœurs, Ludivine, Grâce, Isabelle et Aurore étaient tellement bruyantes qu'elle avait fini par ne plus se démener pour se faire entendre. Elle parlait peu, à voix basse. Si peu qu'on l'oubliait partout : dans le caddy du supermarché, sur le parking de la mairie, à la garderie, à l'école, au zoo, partout. Plus tard, même les impôts l'avaient malencontreusement éliminée de leurs fichiers. Elle ne trouvait jamais de publicités dans sa boîte aux lettres et ne recevait jamais d'appels pour faire isoler sa maison à 1 € ou changer d'opérateur téléphonique. D'ailleurs, elle ne recevait jamais d'appels tout court, comme si sa ligne n'était plus attribuée.
Alors, petit à petit, Géraldine perdit toute confiance en elle. Son estime d'elle-même avoisina rapidement le degré zéro. Le moins que l'on puisse dire est qu'elle se haïssait déjà copieusement à l'adolescence. Son niveau d'anxiété était tel qu'elle se mit à manger compulsivement, des quantités importantes d'aliments caloriques, en des temps records. Ce qui lui permettait de se sentir mieux sur l'instant. Puis, rapidement, le sentiment de culpabilité l'envahissait comme un tsunami. Alors, elle se faisait vomir, à s'en abîmer les jointures des doigts. Une vidange gastrique par le haut, qui renvoyait, dans des spasmes douloureux, le bol alimentaire intact dans la cuvette des toilettes.
Plus tard, après quelques années de pratique, elle prit de hautes doses de laxatifs et se mit au sport intensif.
Sans entendre les suppliques de ses entrailles.
Trop manger puis s'affamer était le quotidien de Géraldine, qui n'avait qu'une obsession : son apparence physique. Elle se pesait des dizaines de fois par jour et souffrait de dégoût en se regardant dans sa psyché. Son corps se transforma en un ennemi redoutable.
Elle vit ses règles devenir irrégulières puis disparaître, faute de nutriments nécessaires, puis son système immunitaire vacilla. Anémiée, elle devint irritable, puis dépressive. Ses cheveux et sa peau s'assèchèrent, ses ongles devinrent cassants et ses dents, agressées par les vagues répétées d'acides gastriques, se détériorèrent au fil du temps. Le manque de nutriments entraîna des problèmes rénaux et hépatiques, le manque de potassium dans son sang lui posa quelques problèmes cardiaques, sa thyroïde se mit à disjoncter, ses os à s'effriter.
Un jour, après un énième séjour à l'hôpital, elle décida de ne plus s'affamer et se mit à grossir infiniment. D'invisible elle passa à phénoménale. On ne voyait plus qu'elle.
Et là - tout défaitistes ET charognards que vous êtes - vous vous attendez à ce que je la fasse décéder dans d'atroces souffrances, dans la plus abominable des solitudes, peut-être même dévorée par ses chats, dans son lugubre appartement. Et pourquoi pas - ignobles lecteurs de presse à sensation, voyeurs infâmes - dans son vomi tout chaud !
Vous jubilez à l'idée que je narre par le menu ses derniers instants et pourquoi pas son dernier repas, puis son dernier souffle. Vous êtes des monstres sanguinaires, qui vivez par procuration et vous délectez du malheur des autres. Je ne vous félicite pas.
Eh bien pas du tout ! Vous n'aurez pas ma liberté d'écrire et peut-être d'inventer ! 😄
Géraldine va très bien. Elle a entamé une psychothérapie et sa vie prend une autre tournure, au fil des séances, grâce à cette personne qui la voit, la regarde, l'entend, l'écoute et la comprend.
Elle vient même de rencontrer un homme et de trouver un travail qui lui plaît : elle fait sonner les téléphones, chez Free.
Dorénavant, le N° 5 sent très bon, et se met à table. Géraldîne, enfin, et ça n'a pas de prix.

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Géraldîne

Publié dans Lys

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