Nour
Il existe des êtres humains pour lesquels j'ai une tendresse particulière. De ceux qui adoucissent la matière, comme la Soupline dans la machine à laver. Ils estompent les rugosités de l'existence à la manière de l'Homéoplasmine qui calme les démangeaisons. Les côtoyer apaise et rend meilleur(e), tel un ricochet sur une rivière. Je viens de rencontrer l'un de ces rares spécimens.
Gratitude.
Une dame d'un âge certain à la salle de sport. Je la croise dans les vestiaires. Elle me demande de l'aider à mettre son cadenas sur le casier dans lequel elle a rangé ses affaires bien pliées. Il est neuf, à 3 chiffres et elle a oublié ses lunettes "pour voir de près". Elle choisit la combinaison 007, en précisant : "Sean Connery, évidemment ! Le plus beau ! La Rolls-Royce des hommes !". Son sourire malicieux illumine son visage. Ses dents sont trop bien alignées pour être les siennes. Qu'elle me fasse confiance sans me connaître me fait du bien "à l'Humanité". Je me permets de lui faire remarquer que l'étiquette de chez Décathlon pendouille sur son survêtement tout neuf. Elle l'arrache en riant de bon cœur et lace ses baskets Adidas courbée vers le sol.
C'est la première fois qu'elle s'inscrit dans une salle de sport, sur les conseils de son petit-fils, car elle doit "lutter contre le temps qui passe et la morosité ambiante". Je l'imagine facilement en mamie gâteaux. Elle pétille de joie de vivre et dégage une grande gentillesse. Elle semble de la catégorie des "Poupette", qui continue à vivre avant de mourir et ne gaspille pas son temps à avoir un avis sur tout sous prétexte qu'elle a vécu plus longtemps que les autres.
J'ai souvent l'impression que les gens qui ont vraiment vécu n'ont pas d'avis définitif sur les choses. Ils ressemblent aux dunes de sable qui se modèlent sous l'emprise du vent et embellissent des grains des autres. Paradoxalement, l'érosion les complète.
Il faut être sacrément vide pour ne pas supporter les creux, les doutes ou la contradiction. Lorsque ça m'arrive, je chausse mes bottes et parcours 4 lieues. Après, j'y vois toujours plus clair, du limon dans les chaussettes.
Ses mains et son cou la trahissent, mais sa silhouette et son allure sont incroyablement juvéniles. Ses rides sont celles de la bonne humeur. J'ai envie de la prendre dans mes bras, mais ça ne se fait pas. Le monde est ainsi fait.
J'aurais voulu une grand-mère comme celle-ci, bienveillante et qui sent la cannelle. De la fleur d'oranger. En lieu et place du vinaigre.
Elle s'appelle Nour. La lumière en arabe. À croire que les prénoms déterminent les caractères.
Elle me demande si elle peut rester avec moi pour sa première séance. Je me fais une joie de passer du temps avec elle et lui dis parce que c'est vrai. J'aime de moins en moins les gens et de plus en plus des gens.
Un petit échauffement dans une pièce à l'écart me fait dire qu'elle ne découvre pas l'activité sportive. Elle est souple et très en forme. Aucune raideur dans ses mouvements ni essoufflement. Du délié et de l'ampleur. Elle m'impressionne.
J'apprends en marchant sur le tapis en pente à 10 %, à côté du sien non moins incliné, qu'elle a gravi des montagnes et volcans prestigieux : Kilimandjaro, Fuji Yama, mont Blanc, "un gros bout de" l'Annapurna, Cervin et d'autres dont je ne me souviens pas des noms.
Je l'écoute avec délectation partager ses aventures, en la bombardant de questions.
Nour est lumineuse.
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