Pia

Publié le par La Zitoune

J'ai réservé dans une espèce d'auberge de jeunesse religieuse, comme il y en a beaucoup en Italie. Un ancien couvent ou un truc dans le genre. En poussant la lourde porte, je me demande si nous allons croiser des bonnes sœurs.
J'ai perdu Fabien en cours de route. Ah le voilà !avec sa valise à roulettes. Il photographiait les gondoles à n'en plus finir.
Elle nous accueille en robe jaune à fleurs légèrement bouffante à la taille et aux épaules. Sa rangée de bracelets clinquants pique un peu les yeux. La peau laiteuse de ses bras également. Elle ne doit pas voir beaucoup le soleil. Son sourire immense dévoile des dents impeccables, blanches elles aussi, et alignées comme des livres sur une étagère chez un obsessionnel compulsif. Rien ne dépasse de ses lèvres rouge vif. Son cou est orné d'un ruban de tissu noir clouté, qui n'est pas sans rappeler le collier de chien reçu par Catherine Frot dans "Un air de famille".
Elle porte un chignon haut et blond à la Brigitte Bardot, dans lequel elle a planté plusieurs bouts de bois colorés. Ses yeux verts peinturlurés arc-en-ciel nous transpercent. Elle a dessiné un grain de beauté au-dessus de sa lèvre, un peu trop gros pour avoir l'air naturel.
Sa petite voix fluette et haut perchée nous informe, en anglais, qu'elle s'appelle Pia et que notre chambre est au 2e étage et donne sur les toits de Venise. Puis elle et sa mouche nous invitent à la suivre jusqu'à l'ascenseur.
Ses mollets galbés, recouverts de grandes chaussettes noires transparentes recouvrant les genoux, avancent vite. Elle est pourtant perchée sur des hauts talons mordorés. C'est la première fois que je vois des escarpins à lacets. J'entends ses chevilles grincer de trouille et de vertige.
Elle roule du Q comme un culbuto. Ses bracelets tintent comme la basilique Saint-Marc. Il est midi pétante.
Et voilà, du bout de ses longs ongles pointus recouverts de paillettes argentées, elle nous tend notre clé en nous disant qu'elle reste à notre disposition à l'accueil jusqu'à 19 h, en cas de besoin.
J'appuie sur le bouton de l'ascenseur et regarde Fabien. Il a ses lunettes au bout du nez, sa casquette de traviole, les sourcils en pont du Rialto et il mate le dos (ou le derrière, comment savoir ? ils sont si proches) de la jeune femme qui s'éloigne dans des cliquetis.
Puis il tourne la tête vers moi et me dit :
"Et en plus, c'est carnaval !"
😅

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Pia

Publié dans Lys

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