Champagne !

Publié le par La Zitoune

Hier, Fabien me dit, sorti de nulle part : "Ça te dirait d'aller à l'hôtel de la Cité à 16 h 30 ?". Pensant qu'il me proposait une escapade cochonne, je crus bon de lui rappeler qu'il était enfin divorcé, que nous avions un logement pour folâtrer à notre guise et que cet endroit de luxe à 5 étoiles en plein cœur de la cité médiévale, de surcroît avant les fêtes de Noël et les cadeaux qui vont traditionnellement avec, n'était peut-être pas tout à fait dans nos moyens. Et là, il me répond en souriant : "Amélie Nothomb y dédicace son dernier livre". Aaaaaah okayyyyyyyyy ! C'est donc cela ! Of course que je veux y aller, j'aime la personne et son oeuvre !

Nous voilà dans le hall de l'hôtel. La magnificence et la superfluité dégoulinent des murs, du sol et du plafond. Tout est beau, moelleux, feutré... et estimable. Mes baskets ont l'air de SDF affamées sur cette moquette épaisse. On dirait Poutou et Besancenot piétinant les ors de la République. Les pompes de Fabien, plus récentes et fonctionnaires, devraient se méfier, on se retrouve vite à la rue de nos jours.
Un salon bibliothèque fastueux donne envie de se vautrer dans un fauteuil Louis quelque chose et de lire jusqu'à plus soif, en sirotant un cocktail au prix obscène. Un type pimpant, habillé comme Mr Stevens, le majordome dans "Les vestiges du jour", nous conduit dans l'annexe qui reçoit l'écrivaine. Anthony Hopkins, sans crainte du ridicule, nous fait une obséquieuse révérence, avant de nous abandonner devant une montagne de livres. On dirait une sorte de douane. Tout est fait pour que l'on achète les deux derniers bouquins de l'artiste : "L'impossible retour" et un livre co-écrit sur le Japon. En même temps, si je lui fais dédicacer "Une prière pour Owen", qui voyage actuellement dans mon sac à main, elle risque de trouver ça bizarre. Peut-être flatteur, c'est tout de même Irving, mais bizarre.

La salle est petite et encombrée de gens. On trouve difficilement deux places entre deux rombières permanentées, comme Carcassonne en a des nuées en réserve. En général, elles se déplacent en grappes, font du bruit, parlent aigu et étalent une insupportable et prétentiarde culture de façade. Et elles sentent fort ! Ma rombière pue la cocotte trop sucrée à 10 mètres, tant et si bien qu'en m'asseyant je suis instantanément prise d'une quinte de toux. Bonjour la discrétion ! Fabien me tape gentiment dans le dos. Sa rombière soupire. Ça doit faire un moment que personne ne lui tape plus dans le dos à cette morue. Heureusement que je suis civilisée, je lui aurais volontiers craché des glaviots dans ses cheveux violets et mis un coup de Taser dans le dentier. Comme un ultime coup de foudre. 

Amélie Nothomb a déjà commencé à parler de son livre sur le Japon. Égale à elle-même, elle est drôle, souriante, attentive aux autres, très à l'écoute et se raconte humblement. Elle boit du champagne. Ça me fait sourire. "Du Taittinger, il est très bon !", précise-t-elle.
Son expérience japonaise est très intéressante. Les questions du public  un peu moins.

Puis on annonce la séance de dédicaces. Fabien reste posé sur son auguste arrière-train, les jambes étendues devant lui, alors que la file d'attente s'allonge inexorablement devant la table de l'invitée. Je lui fais remarquer qu'il serait bon de se lever - maintenant - si l'on veut espérer manger avant 22 h. Il s'exécute avec une remarquable lenteur. J'ai l'impression de regarder une vidéo d'un mammifère arboricole. Depuis qu'il joue de la guitare, il se laisse pousser les griffes, c'est crédible. 

Debout derrière des gens, mon Bradypus et moi-même, je me demande ce qu'on fait là. Nous ne sommes pas du genre groupies. Amélie prend le temps d'échanger avec chacun. Elle reçoit des cadeaux, des fleurs. Les selfies pleuvent. Elle est très tactile pour une Aspie. Elle enquille les coupes de champagne. Ceci explique peut-être cela. Le seau trône à ses pieds, rempli de glace. Elle se sert elle-même.

On n'avance pas. Je suggère de retourner s'asseoir et de faire une partie d'échecs en ligne.
Je perds, perds, perds, et perds. Je l'aurai un jour ! Je l'aurai !

J'ai proposé plusieurs fois à Fabien de nous en aller, mais il insiste pour rester. "Maintenant qu'on est là !" me dit-il. Je trouve ça curieux. On aime beaucoup cette autrice, mais je ne lui connaissais pas cet engouement de fan qui attend des plombes pour approcher la star.

La file indienne n'est plus très longue. 
C'est notre tour. Je trouve cette situation somme toute assez gênante. Je bredouille nos prénoms en lui tendant son livre. J'ai hésité à dire Jacques et Solange. J'avoue.
Elle a un air extrêmement doux et bienveillant, nous demande si nous vivons à Carcassonne. Apprenant nos origines, elle cherche à savoir ce qui nous a amenés dans cette ville du Sud. Fabien reste muet, alors je laisse échapper un : "L'Amour !". Ma réponse n'a de sens que pour moi, d'ailleurs Fabien relève : "Pas l'amour de Carcassonne hein, le nôtre !". Je ricane. Il ricane. Elle se marre et s'envoie une rasade de bulles.
Elle me rend son livre et là, du coin de l'œil, je vois Fabien lui tendre un recueil de Lys de Rohanne, qu'il avait fait faire en quelques exemplaires pour l'un de mes anniversaires. Je l'entends parler comme dans un brouillard touffu : "Zitoune ne vous le dira pas, mais elle écrit aussi. Je vous ai apporté un petit aperçu, sans son consentement". Je sens ma mâchoire tomber, mes yeux exorbités rouler dans leurs orbites et je lâche sans pouvoir le retenir un simple mais trébuchant et très inélégant : "Haaan mais non !". Amélie s'empare du recueil, sourit à pleines dents devant ma surprise et s'engage solennellement à le lire. Je n'ai pu que la remercier en bégayant, tant mon salaud de syndrome de l'imposteur me chatouillait les côtes et le sternum. 

En traversant la Cité qui sonnait à pleines cloches, encore sous le coup du guet-apens, je dis à Fabien, transformé en Quasimodo le temps d'un instant, que je n'ai rien vu venir, que je comprends mieux son insistance à attendre une dédicace et que je n'aurais jamais osé le faire moi-même. Puis je comprends que je ne saurai jamais ce qu'elle en a pensé ni même si elle y a jeté un œil, puisque Lys de Rohanne n'existe plus sur les réseaux sociaux et que, de toute façon, Amélie Nothomb est connue pour ne pas avoir Internet.

C'est là que j'ai vu les yeux de mon chéri briller d'un éclat malicieux : "Elle a tout sur la page de garde. Ton nom, ton prénom, ton e-mail ET ton numéro de téléphone".

Ça alors. Ma première dédicace. 😅

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Publié dans Mes réalités

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