Sylvain

Publié le par La Zitoune

Aujourd'hui, j'ai reçu en diagnostic linguistique, un jeune homme de 21 ans, que je ne suis pas près d'oublier.

 

Orphelin de guerre, mère et père tués en République centrafricaine. Ça commence bien. Je lutte pour ne pas imaginer ce qu'il a vécu. Rester pro quoi qu'il arrive. Heureusement que je ne suis pas une sensible... Heing ? Non, rien.
Toute sa fratrie a vécu dans un camp de réfugiés au Cameroun, avant d'arriver en France en tant que... réfugiés. Deux fois réfugié à 21 ans..., dire qu'à son âge je râlais quand un prof nous donnait trop de boulot à la maison...

 

Son visage est doux, sa peau noire est sans imperfections (je n'ose lui demander le nom de sa crème de jour) et son sourire en dit long. Il est jeune, beau, heureux d'être là avec nous. Et ce n'est pas un détail pour moi.

 

Lorsque je lui demande la raison de ce diagnostic, il me répond dans un français impeccable qu'il veut apprendre à lire et à écrire pour pouvoir envisager une formation et devenir électricien.
Je lui propose une série d'exercices et éjecte, vite fait bien fait, compréhension et expression orales, puisqu'il s'exprime parfaitement et comprend tout, même lorsque je parle volontairement rapidement, et "tordu", parce que je suis très vicieuse. Et lui soumets l'alphabet. Il connaît toutes les lettres, majuscules comme minuscules, et - tranquillement - lit tous les mots en bas de page, comme une promenade de santé ! 
Interloquée, puisqu'il se présente tout de même comme analphabète, je lui propose un petit texte suivi d'un QCM, et lui demande s'il veut bien le lire à haute voix.
Il se recule sur sa chaise, son visage s'éteint et semble se racornir. Il fuit mon regard et se tord les doigts...
Je lui dis qu'il ne risque rien, qu'il ne passe pas un examen, que je ne suis pas là pour le juger mais pour l'aider, qu'il peut me faire confiance et aussi avoir confiance en lui, ...

 

Je ne sais pas quel mot a fait tilt dans sa tête, mais il se redresse, prend la feuille à deux mains, lit le texte d'une traite, butte sur deux ou trois bidules à l'orthographe alambiquée, puis réponds juste et sans aucune difficulté aux questions. Il a non seulement lu le texte, mais il en a saisi le sens et les subtilités ! 
Je lui demande alors pourquoi il affirme devoir apprendre à lire puisque ce n'est manifestement pas du tout le cas.
Il ne répond pas et semble particulièrement perturbé, en pleine introspection. Comme s'il se voyait pour la première fois.

 

Après un long temps de réflexion, durant lequel j'ai fait mine de remplir un document à deux à l'heure, il finit par me dire, les yeux remplis d'humidité, qu'il pensait sincèrement ne pas savoir lire et n'osait pas le faire en public, de peur de se ridiculiser.

 

Je n'en reviens pas. Son histoire de vie est tellement douloureuse qu'il ignorait avoir appris à lire, malgré tout. C'est presque surréaliste...

 

Après un dernier exo, je lui assène le coup de grâce en prophétisant qu'il ne lui "reste plus qu'à" apprendre à mieux écrire, en s'entraînant quotidiennement, et qu'il pourra se former sans difficulté pour devenir électricien, puisque tel est son souhait.

 

Ce jeune homme, foudroyé par la vie, ignorait qu'il avait la Lumière à tous les étages. Lorsqu'il quitte mon bureau, son sourire lumineux est comme un champ magnétique. Dans ma tête, je lui souhaite des étincelles. 
Oui, c'est clair, je ne suis pas près d'oublier cette rencontre. Je vais faire une petite pause, pour éviter le court-circuit. ⚡

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Sylvain

Publié dans Mes réalités

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