Hélène

Publié le par La Zitoune

Portrait

 

D'aussi loin qu'elle se souvienne, Hélène a toujours été directe et franche ; d'aucuns diraient brute de décoffrage, pour ne pas dire brutale. Ne pas y aller par 4 chemins était plutôt inné chez elle et les mots jaillissaient comme une espèce d'éjaculation mal contrôlée. Ce qui pouvait faire des dégâts et ne pas lui apporter que des amis dans la vie ou, carrément, faire fuir les gens à grandes enjambées. Ainsi, Elle s'est beaucoup sabordée, amicalement, sentimentalement et professionnellement parlant, sans pour autant en être pleinement consciente. Les choses ne sont jamais aussi claires que dans les manuels de connaissance de soi. Il lui a fallu de longues années allongée sur un divan pour se rendre compte que son pire ennemi... c'était elle-même. C'est bateau comme réflexion, une sorte de métaphore passe-partout, elle le concède volontiers, et pourtant l'une des découvertes intérieures les plus importantes de sa vie. Elle a considéré tardivement qu'il n'était pas normal de dire sans filtrer ce qu'on pensait de lui à un connard ou à une connasse, même s'il était vraiment un gros connard ou une fieffée connasse. Elle a compris en retard en retard en retard, comme Alice, que l'on pouvait habiller les mots de manière à ce que le contenu de la phrase atteigne plus facilement son objectif, sans y perdre forcément soi-même un œil ou arracher un bout de l'autre avec les dents. Elle a intégré au fil de son analyse que prendre soin d'elle passait aussi par plus de rondeur, de feutré, avec les autres. Qu'avoir raison, ou en être convaincue, n'excusait rien, ne prétextait rien, et qu'elle avait devant elle un véritable chantier de travail et une tranchée boueuse à traverser. Alors elle a charrié, séance après séance, la bourbe, le limon et des pelletées de cailloux pointus qui endolorissaient ses pieds dans ses chaussures, l'empêchaient de marcher droit et lui brouillaient la vue. Elle a appris à ne plus parler sous le coup de la colère, de la vexation ou de l'émotion. Elle a envoyé chier les emmerdeurs avec des mots plus moelleux qu'à l'accoutumée. Plus elle se découvrait, plus elle était à même de ressentir de l'empathie pour des humains avec lesquels elle n'avait pas d'affinités. Plus elle écoutait et consolait l'enfant qui pleurait sans larmes et en silence en elle, plus elle parvenait à ne pas sauter à la gorge du moindre interlocuteur indésirable. Plus son ennemi intérieur baissait les armes, moins le monde lui apparaissait hostile. Au fil du temps, sa force d'inertie face à l'envahisseur s'est développée, de manière plutôt efficace, en parallèle d'une solitude désirée et régénératrice. Elle a fait le ménage, comme on dit, des toxiques, des bouffeurs d'énergie et autres sangsues soi-disant bienveillantes et inoffensives. Alors qu'elle ne se laissait plus choisir comme si elle ne méritait pas mieux, ne s'encombrait plus de conventions sociales ineptes après les avoir pourtant intégrées aux forceps, elle mettait un peu plus de forme et de moelleux dans ses interactions. Ce qui n'était pas un luxe. Elle ne vous le fait pas dire. 
"En même temps, c'est plus facile de ne s'engueuler avec personne lorsqu'on a viré tout le monde ou presque...", lui fais-je remarquer pour la titiller. "Mais quand même... j'ai fait de sérieux progrès !" s'exclame-t-elle. 

Puis sont arrivés les réseaux sociaux et tout ce flux d'humains plus ou moins décomplexés ou hypocrites qui se permettent tout et n'importe quoi derrière leur écran, tout en criant à l'intolérance et à la rudesse relationnelle lorsqu'ils se prennent la manivelle dans la tronche, en réponse à leurs propres saillies. Ils ont beaucoup escaladé le mur de son terrain de jeux, piétiné ses plantations tout en mangeant sa production et ses récoltes, et ont très souvent vécu comme un affront voire une agression le fait qu'Hélène leur dise de se déchausser avant de rentrer chez elle et de baisser d'un ton pour ne pas réveiller tout le quartier. Elle a toujours trouvé leurs réactions extraordinaires, dénuées de cohérence et surtout d'une incroyable malhonnêteté intellectuelle.
Hélène explique : "C'est un peu comme si ton voisin entrait chez toi sans frapper, mangeait un plat tout juste sorti du four et se permettait de dire qu'il est trop chaud, trop épicé ou pas assez salé, avant de rentrer chez lui en te laissant la vaisselle sale sur la table de la cuisine et le ventre vide. Puis s'offusquait en constatant qu'après son premier passage, ta porte était désormais verrouillée, sans autre forme de procès".
Elle a raison, sur les réseaux sociaux, on retrouve souvent le même scénario. Les gens décident de rouler dans la flaque qui va t'éclabousser dans ton propre jardin, puis couinent un peu partout lorsque tu sors le jet d'eau glacée pour leur rafraîchir les bornes des limites et les bouter hors de ton aire de jeux.
"Je ne fais pourtant suer personne à domicile, moi !" rajoute Hélène en faisant de grands gestes comme si elle chassait des mouches. "Pourquoi devrais-je mettre les formes avec des gens qui s'en dispensent ?" me demande-t-elle sans attendre de réponse. 

Contrairement à ce qu'on a pu lui dire à moult reprises, Hélène n'a jamais attaqué personne, mais oui, elle s'est toujours défendue. Et pas qu'un peu. Ne pas se laisser faire est constitutif de son histoire de vie, de la construction de sa personnalité. Une sorte d'instinct de survie dont elle connaît le mécanisme par coeur, mais qu'elle ne contrôle pas toujours aussi bien qu'elle le voudrait. Elle n'aime toujours pas qu'on l'emmerde, c'est un fait indéniable. Qui aime ça ? Elle ne rue plus dans les brancards comme avant, fait l'effort de se calmer avant de répondre, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'elle ne ressent rien et qu'on peut y aller sans pincettes parce que, de toute façon, "Hélène, elle encaisse" ! Elle a compris depuis longtemps que certain(e)s bavent sur sa carapace comme des escargots qui dégorgent dans une bassine. Et appris à ne pas leur accorder plus d'importance que nécessaire ou que ne peut l'encaisser sans dommages sa sensibilité à fleur de peau. Mais, elle l'avoue dans un long soupir empli d'une certaine tristesse mâtinée de déception, ce cocktail aigrelet ne l'amuse plus du tout. Je la reçois 5 sur 5. L'être humain peut en effet être plus acide qu'un vieux citron, tout en se déguisant en fraise Tagada ou en violette de Toulouse. Alors, il se soucie peu de savoir où en est la personne dans sa vie, celle sur laquelle il vide sa poubelle, à l'abri derrière son écran. Pourtant, c'est une question que l'on devrait avoir en permanence à l'esprit lorsque l'on commente un post. Il est si facile d'être encore plus brutal que dans la vie réelle, si facile de se croire tout permis. 

Pour lui changer les idées, on a englouti une glace à 124 563 calories à la terrasse d'un café. Et j'ai perdu le dernier pari en cours. Ça l'a bien revigorée, cette grosse pouffe. 😁

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