Madame P.

Publié le par La Zitoune

Portrait

 

C'est une jolie femme. On ne peut pas lui enlever ça sans être justement soupçonnée de jalousie ou d'aigreur. La quarantaine qui prend soin d'elle, peut-être un peu trop... À mon goût, elle gagnerait à être moins sophistiquée, plus naturelle, mais elle fait bien ce qu'elle veut. Ses longues griffes rouge sang, son épaisse couche de fond de teint, ses cils aux rajouts exagérément longs et fournis et ses clinquantes boucles d'oreilles dorées me font penser à cette soupe de légumes d'hiver qui était si délicieuse avant que l'on décide, sans vraiment savoir pourquoi, sur un coup de tête de dernière minute, d'y ajouter la pincée de sel de trop.

 

Elle est là, perchée sur ses talons aiguilles, enveloppée dans sa robe longue, noire, fluide et satinée. Ses manches amples l'accompagnent dans ses mouvements et lui donnent une assise, une espèce d'autorité qui se voudrait sans appel. C'est mal me connaître. Elle porte une écharpe noire, délicatement posée sur son épaule gauche. Elle se dirige droit sur moi, en tapant des talons sur le carrelage, sans doute pour se donner une contenance ou, plus vraisemblablement, pour m'impressionner. Ces gens-là sont parfois de piètres comédiens à l'ego souffreteux et, encore plus souvent, sous-estiment tellement leurs adversaires qu'ils en sont grotesques. Elle ne peut pas savoir, bichette, que ce genre d'attitude réveille de vieux ressorts chez moi. Comment le saurait-elle d'ailleurs ?

 

Elle me tend la main et m'écrase les doigts, je fais de même. Je la sens surprise, peu habituée, d'autant plus que j'affiche un sourire totalement contradictoire avec ma réaction digitale et lui donne du "Madame P.", en veux-tu en voilà. Elle peut se gratter pour que je l'appelle "maître". Maître Badinter... oui oui oui, mille fois oui ! Maître P., plutôt crever ! Et elle embraye avec ce ton suffisant qui la dessert, mais quelqu’un lui a-t-il seulement déjà dit ? Il faudrait l'aimer suffisamment pour lui faire remarquer qu'elle se ridiculise en voulant prendre l'ascendant sur son interlocuteur, en privilégiant la forme plutôt que le fond, péchant par excès de mépris et de condescendance. Je passe mon tour, qu'elle mange sa morgue (et ses morts) ! Elle plante ses beaux yeux bleu marine dans les miens et n'en délogera plus. Je n'ai jamais aimé regarder dans les yeux trop longtemps, c'est un exercice que je trouve difficile et qui me met en tension de la tête aux pieds, mais là l'enjeu est de taille, alors je me fais violence et fixe cette petite excroissance de peau molle qui pendouille sur sa paupière droite. Je ne cille pas, elle si.
Zitoune 1 - acrochordon 0.

 

Elle enchaîne en me disant qu'elle est obligée de s'adresser à moi puisque je n'ai pas d'avocat. Je lui fais remarquer que non, rien ne l'y oblige, et que l'on peut tout à fait s'ignorer jusqu'à la fin de la procédure… que cela me convient parfaitement et que c'est même là que va ma préférence. Son joli minois se ferme. Sa mâchoire se crispe. Ses griffes rouges grattent nerveusement son cou. Je l'agace. Je jubile. Elle n'obtient jamais ce qu'elle attend de moi, ni dans mes conclusions écrites ni oralement. Elle perd patience la poulette et trépigne comme une enfant capricieuse. Elle me propose une somme, comme ça, dans le couloir du conseil de prud'hommes, à cinq minutes de la convocation officielle, en me précisant qu'elle est mandatée par mon ex-employeur. "Encore heureux ! lui dis-je, il ne manquerait plus que vous fassiez ce que vous voulez". Elle me hait. Je lui souris, avec ma plus belle tête à claques ; celle du dimanche. Et lui fais remarquer que la somme proposée ne comprend jamais que ce qu'ils me doivent, et demande ce qu'il en est des dommages et intérêts. "C'est ça ou rien !" éructe-t-elle. "On verra !" sifflé-je. "S'il n'y a pas d'entente, on va droit au jugement !" vomit-elle. "Et ?" questionné-je., faussement candide. "Ça va être long !" crachote-t-elle." J'ai tout mon temps et, comme vous l'avez si judicieusement fait remarquer, je n'ai pas d'avocat à payer... moi !". Elle a claqué des talons, sa robe a volé comme un derviche tourneur et, plus tard, alors que nous étions installées dans le bureau de... conciliation (la bonne blague...) et d'orientation (c'est plus probable...), elle s'est fait calmer sec par le duo de conseillers prud'homaux et même par le greffier, qui lui ont expressément demandé de... changer de ton... et de bien vouloir fermer son clapet pour me laisser parler. J'ai ri intérieurement. Son éloquence enragée ne plaît pas à tout le monde. Elle s'est tiré elle-même une balle dans l'épitoge, je ne vais quand même pas bouder mon plaisir par excès de compassion !
Ingénue 2- vipère 0.

 

Ce n'est pas gagné, évidemment. Rien n'est jamais gagné d'avance dans un tribunal, et la procédure est longue, mais j'ai de bonnes raisons d'y croire. Ils ne s'énerveraient pas tant s'ils avaient des billes, eux et leur hargneuse baveuse à leur image. Je suis le grain de sable qui enraye leur machine à broyer du salarié. Il fallait bien que ça leur arrive à un moment ou à un autre. Ils ne pouvaient pas savoir...  Comment auraient-ils pu savoir que l'injustice trouve toujours suffisamment d'adrénaline dans mon cerveau ? Ce carburant nécessaire pour partir au combat. Entre fight or flight, je choisis rarement la fuite. Ils pensaient sans doute que ça se passerait "comme d'habitude"... un petit coup de pression et ça lui passera, comme les autres ! Elle ne va pas nous emm... bien longtemps...
Comment auraient-ils pu savoir que mon amygdale et mes glandes surrénales fonctionnent si bien ? 

 

Comme le dit mon chéri... : "Madame P. sait que son dossier est vide et qu'ils ont déconné à plein tube. Perdre contre un confrère ou une consœur est dans les règles du jeu... mais contre quelqu'un qui ne porte pas de robe mais des jeans et des Kickers à trois couleurs... ça va lui faire mal au Q à la harpie". 😁

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Madame P.

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