Accattone / Pasolini

Publié le par La Zitoune

Un drame en noir et blanc de 1961, réalisé par l'italien Pier Paolo Pasolini*. Accattone, son premier film, l'a directement jeté dans la cour des grands et fait connaître comme un maître de la transgression. Ecrivain, poète, journaliste, peintre, critique, cinéaste, philosophe, intellectuel engagé, parfois acteur, personnage d'une incommensurable liberté, homosexuel, un temps adhérent au Parti communiste italien, Pasolini était honni, tellement honni... Il fut assassiné en 1975, à 53 ans*.

Homme de gauche et chrétien, d'une extrême lucidité à l'égard de son camp, il dénonçait, par exemple, les mensonges du progressisme, la société de consommation et l'hypocrisie de l'Eglise. Le contraire d'un homme d'appareil, un anti-apparatchik. Détesté par les marxistes comme par les gens d'Eglise, parce qu'il refusait d'être une seule chose à la fois, trop conscient de la complexité de l'être humain.

Synopsis rapide. On est à Rome, ou plutôt dans une banlieue glauque de Rome. Vittorio Cataldi dit "Accattone", un petit maquereau, vit de ce que Maddalena rapporte en faisant le trottoir pour lui. Lorsqu'elle est arrêtée par la police, il traîne sans le sou, affamé, rejeté par la mère de son enfant, qu'il a abandonnée. Sa rencontre avec Stella, une jeune ingénue replète, le transformera tant qu'il renoncera à sa vie de proxénète et tentera de gagner honnêtement sa vie. Mais la rédemption sera vaine, il n'est pas habitué à travailler. Pris par la police en train de voler des jambons et des saucissons avec des compagnons d'infortune, Accattone mourra, allongé sur la route après un accident de moto, en prononçant ces quelques mots : Maintenant, je me sens bien.

La faim qui règne dans la banlieue romaine d'alors crève l'écran, sans concession. Accattone (qui veut dire "le laissé-pour-compte") aspire à la pureté, mais son rêve est inaccessible. Il ne parvient pas à changer de classe sociale et se heurte à une autre violence. Tout le monde ne profite pas du "miracle économique" italien, du boom de l'après-guerre, et surtout pas les populations entassées dans les borgate (la banlieue des grandes villes).

A sa sortie en Italie, le film fut interdit aux moins de 18 ans, une mesure drastique à laquelle la censure italienne n'avait jamais eu recours.

La bande-son est souvent décalée par rapport aux images. La musique de Jean-Sébastien Bach nous embarque, selon la volonté de Pasolini, dans une espèce de dimension religieuse, sacrée ; une douceur qui contraste avec la dureté des scènes. Une tension permanente dans un écrin ouaté.

Le film est très noir, pourtant la lumière blanche éblouit. Tout est contradictoire, délibérément contradictoire. L'Italie d'alors caracole au 7ème rang des pays les plus industrialisés au monde, pourtant des gens crèvent encore la dalle et n'ont aucun moyen de se faire entendre. Pasolini élève la voix pour les miséreux.

Honni vous disais-je, mais cet artiste maudit, le plus controversé d'Italie, était aussi adulé. Irremplaçable et adulé. Pasolini n'est pas seulement ce que la société a bien voulu en retenir, un homme scandaleux, qui aurait peut-être exploité de jeunes garçons, il est celui qui a inventé un langage pour exprimer la rugosité de la vie.

* Cf. sur ce même blog, un autre film de Pasolini, et pas des moindres, le dernier avant son assassinat : Salo ou les 120 journées de Sodome http://zitoune.over-blog.fr/article-salo-ou-les-120-journees-de-sodome-51575598.html

* Crime sexuel ? politique ? crapuleux ? Sa mort reste un mystère. Lis ça : link

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