Agent immobilier, c'est un métier !

J'ai pris la décision de mettre mon appartement en vente. Après avoir longuement réfléchi et tout soupesé, l'envie de retourner vivre en province a été la plus forte. Depuis, je goûte à la joie incommensurable de faire visiter mon home à tout un tas d'inconnus. La plupart du temps, il s'agit de personnes bien élevées, sensées et plutôt agréables... mais pas toujours.
Il arrive parfois que les gens se révèlent au téléphone, avant même d'avoir visité les lieux :
- Si je vous propose 20 000 € de moins, vous en dites quoi ?
- Je n'en dis rien Monsieur. Je trouve juste étrange que vous cherchiez à négocier le prix d'un bien que vous n'avez jamais vu. Comment argumentez-vous cette énorme remise ?
Ou encore :
- J'ai vu votre annonce très détaillée, mais je voulais savoir s'il y avait un balcon.
- Non Monsieur, sinon je n'aurais pas manqué de l'indiquer et d'augmenter le prix de vente de mon appartement. Ce n'est pas une tare d'avoir un balcon.
- Ah... il n'y a pas de balcon alors ?
- Non Monsieur, et même en cherchant bien, je n'en vois toujours pas.
Et je passe sur les innombrables appels téléphoniques des agences immobilières... alors que l'annonce stipule explicitement : "Agences s'abstenir". A croire qu'elles ne savent pas lire.
Voici trois exemples pas piqués des hannetons de visites que je ne suis pas prête d'oublier :
• Un jeune couple qui me suit dans les pièces sans m'adresser la parole, mais en faisant moult commentaires désagréables de façon à ce que je les entende bien : "C'est bizarre, tout est mansardé" ; "J'aurais préféré la salle de bain en bas" ; "Une cuisine américaine c'est mieux" ; etc. Je rigole intérieurement et leur propose de voir les boxes en sous-sol. Nous voilà en route. Ils ne me posent aucune question, j'ai l'impression d'être totalement transparente, assimilée à mon trousseau de clefs, mais je les vois venir...
De retour à la surface, devant la porte de mon immeuble, je m'arrête, les regarde et j'attends, un sourire en coin. Et là, le jeune homme me dit :
- Il ne vaut pas le prix que vous en demandez.
- Ah... vous croyez ? (je m'efforce de prendre un air chagriné).
- Non, nous vous en proposons 50 000 € de moins.
- Oui bien sûr, et puis quand vous serez installés, je viendrai faire votre ménage.
- Vous plaisantez mais ce n'est pas rien d'acheter, c'est un investissement !
- Oui, c'est vrai, moi on m'a donné cet appartement, donc je ne suis pas très consciente de tout cela (!) Je vous souhaite une bonne soirée et bon courage pour vos recherches, parce qu'il va vous en falloir.
• Un couple, deux hommes blacks. La visite se passe dans la bonne humeur, ils ont l'air d'apprécier mon duplex. Après avoir fait le tour des pièces, l'un des deux me lance avec un air très solennel :
- Je vais être franc, l'appartement me plaît beaucoup, mais j'aime moins le quartier.
- Le quartier ? Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il a le quartier ?
- Ben...
- Vous connaissiez ce quartier avant de venir ?
- Non.
- Euh... je ne comprends pas alors... Il vous est arrivé quelque chose en venant ici ???
- Non, mais on a demandé notre route à des jeunes en bas et...
- Et ?
- Ben... c'était des dealers...
- Des dealers ??? Comment ça ? Ils vous ont proposé de la drogue ?!
- Non, c'est pas ça...
- ??? (yeux en forme de soucoupe).
- ...
- Ah ça y est j'ai compris ! Il y avait des beurs et des noirs au milieu des blancs... Alors vous quand vous voyez un Arabe sur une mobylette, vous pensez que c'est un voleur ! (la moutarde me monte au nez, je la contrôle tant bien que mal - l'autre jeune homme ne pipe mot, mais semble très mal à l'aise).
- Non, c'est pas ça...
- J'ai du mal à vous suivre et ne partage pas votre façon de voir. Je suis même choquée venant de vous. C'est comme si moi je vous disais que je n'aime pas le quartier parce qu'il y a trop de femmes.
- ...
Ces deux jeunes hommes, au demeurant sympathiques, sont rentrés chez eux persuadés que je vis dans le Bronx, parce qu'ils ont croisé des jeunes qui taillaient la bavette !!
• Un autre couple, très BCBG : lui, immense, costard sombre, cravatte terne, peu souriant, qui s'écoute parler, mais vraiment mignon ; elle, vraiment très belle, très élégante, très sûre d'elle et surtout très méprisante. Leur petite fille, jolie comme un coeur, ne quittera pas la chambre de mon fils et videra ses placards de leurs jouets, sous l'oeil attendri de ses parents !
Madame décide seule de monter à l'étage, pendant que Monsieur visite le salon en ouvrant les placards. Là c'est trop.
- Excusez-moi Madame, mais nous allons faire la visite ensemble si vous le voulez bien. (Elle redescend sans un mot d'excuse et je sais déjà que je ne leur vendrai pas...).
Alors que nous entrons dans la cuisine, le gus se penche pour ouvrir un placard sous l'évier. Je l'arrête net et lui dis :
- Je ne suis pas certaine d'une chose : avez-vous compris que je vivais là ? Ce n'est pas un appartement témoin vous savez... je vais donc ouvrir moi-même les placards.
- Ah... mais c'était juste pour regarder.
- Peut-être, mais je ne me serais pas autorisée à le faire chez vous ; parce que vous êtes chez moi voyez-vous.
Après leur départ, j'ai rangé les affaires de mon fils, éparpillées sur son tapis. Et, je me suis dit que la politesse et la bonne éducation n'étaient vraiment pas une affaire de classe sociale.
C'est pourquoi, après les enseignants, je voudrais prendre la défense des agents immobiliers, qui ont - quoi qu'on en dise - énormément de patience et un boulot particulièrement ingrat. Entendre à longueur de journée des niaiseries en cascade et supporter des boulets pareils, ça mérite qu'on rende grâce à cette profession sur ce point (même s'il y en a d'autres moins glorieux, on est d'accord).
Cependant, à côté de ces cas isolés, il y a d'autres personnes à qui l'on rêverait de vendre et dont on attend l'appel après la visite, avec impatience et le coeur tout serré. Parce que vendre son appartement, c'est tourner une page de son histoire, et que c'est beaucoup plus facile quand on aime bien ceux qui pourraient prendre le relais. Il y a des gens qu'on imagine chez soi, et d'autres non. Quand on vend, c'est fantasque mais c'est pareil.
Lire aussi Eloge du rangement par le vide : http://zitoune.over-blog.fr/article-eloge-du-rangement-par-le-vide-123851322.html