Breaking the waves / Lars von Trier
Ce film danois m'avait bouleversée à sa sortie, en 1996. Lars von Trier est un virtuose de la réalisation, un type à part dans le monde du cinéma. Ce long-métrage est énorme, et personne ne s'y est trompé : il a reçu le Grand prix du jury au Festival de Cannes 1996, le Prix du cinéma européen 1996 (meilleur film et meilleure actrice) et le César du meilleur film étranger 1997.
Ce réalisateur déstabilise, dérange et marque les esprits. Les plus conventionnels le détestent voire le vomissent ; d'autres crient au scandale. Il a l'audace des génies.
La très pieuse Bess/Emily Watson aime Jan/Stellan Skarsgaard, à la folie. Elle vit dans une petite bourgade isolée du nord de l'Ecosse - une antichambre de l'enfer ? Les femmes ont à peine le droit d'y respirer. Pour cette communauté coupée du reste du monde, hors du temps, appliquant à la lettre les préceptes ultrarigoristes édictés au temple par les hommes en noir du conseil des anciens, tout est désordre et péché. Même la musique, c'est dire à quel point le seuil de tolérance est bas.
Jan, cheveux longs, plus âgé que Bess, travaille sur une plateforme pétrolière en mer du Nord ; étranger à la communauté, il inspire la méfiance aux corbeaux qui la composent. Le couple sera tout de même autorisé à se marier. Bess irradie de bonheur et détonne dans cette ambiance lugubre. Elle aime, le montre et semble tellement différente de ces gens qui l'entourent, elle aurait comme qui dirait la grâce. On la croit influençable, faible et un peu folle, mais Jan dit qu'elle est plus forte que tout le monde, y compris lui-même.
On comprend qu'elle a fait une dépression suite à la mort de son frère Sam (mari de Dodo) quelques années auparavant et que la communauté ne l'a pas accepté. Ca ne se fait pas de pleurer la mort de quelqu'un pour ces hommes insensibles et sinistres.
Bess remercie sans cesse le Ciel pour cet amour qui l'a foudroyée et dialogue avec Dieu comme avec un copain, dans l'église privée de cloches par esprit d'austérité (!). Elle découvre la sexualité dans un perpétuel émerveillement, une candeur touchante, un don de soi immense.
Après le mariage, Jan doit repartir travailler en mer. Bess, qui ne supporte pas la séparation, supplie Dieu de lui rendre son mari. Il le fera, en hélicoptère. Très gravement blessé dans un accident de forage, Jan en ressort paralysé. Elle se croira responsable.
Breaking the waves (briser les vagues), c'est l'histoire de cette jeune femme, qui va se révéler d'une force incommensurable devant le destin. Son moteur : croire que la bonté peut tout, y compris sauver son mari. Je sais croire dit-elle.
Opéré du cerveau, Jan affirme qu'il ne pourra pas survivre sans sexualité et qu'il lui faut la vivre par procuration. Il demande à Bess de prendre un amant et de lui raconter. Persuadée que pour le sauver, elle doit faire ce qu'il lui demande, elle vivra les pires humiliations sexuelles, tout en restant convaincue que l'amour peut faire des miracles. Bess ira de plus en plus loin, descendra de plus en plus bas. Certainement bien plus loin et bien plus bas que Jan ne pouvait l'imaginer, ni même le désirer. Il voulait seulement qu'elle ne sacrifie pas sa jeunesse pour lui..., l'aider à faire le deuil de ce qu'ils étaient avant son accident et lui permettre de se détacher. Il est loin d'imaginer le film qui se déroule dans sa tête.
C'est le chaos dans la communauté archi puritaine, qui rejettera cette femme considérée comme impure voire simple d'esprit. Sa mère et son père l'abandonneront dans sa déchéance, elle sera lapidée par des enfants, ignorée par le pasteur. La bêtise intégriste dans toute sa splendeur. Seule Dodo lui viendra en aide.
Certaines scènes sont plus que crues, mais on suit le raisonnement de Bess, on la comprend dans son délire spirituel ; l'état de Jan ne s'améliore qu'en proportion de ses aventures. C'est ce qu'elle s'imagine. Son rendez-vous sur un cargo avec des pervers qui la blesseront mortellement sera son ultime sacrifice pour sauver l'homme qu'elle aime. Le rôle du passeur qui l'emmènera à l'abattoir est lourd de sens, même les prostituées de métier ne veulent plus se rendre dans cet endroit.
Elle parle à Dieu mais il ne lui répond plus, elle dit ne pas comprendre pourquoi il n'est pas avec elle. Aurait-elle peur de perdre la foi ? Peur d'être abandonnée par Lui ?
Jan est miraculeusement rétabli alors qu'il était mourant. Il volera le corps de Bess à la communauté et le jettera à la mer pendant la nuit. Le lendemain matin, des cloches matérialisées dans le ciel sonneront joyeusement. Revanche contre les puritains. Métaphore de la lutte contre les forces rétrogrades. Allégorie de la bonté de Bess.
Emily Watson est une immense actrice britannique. Bess semble être en apesanteur, douce et déterminée à la fois. On est désarmé devant ce film, sans défenses, la norme n'existe plus, envoûté par cette femme possédée par l'amour ; où qu'elle aille, quoi qu'elle décide, on la suit sur son chemin (de croix). Tout est filmé caméra à l'épaule, l'actrice fait des clins d'oeil aux spectateurs ; une complicité s'instaure, dès lors que l'on accepte de la comprendre, de se laisser aller à ne pas la juger, de partir avec elle. Le film est construit comme un livre, sous forme de 7 chapitres et d'un épilogue. Plus on avance et plus on aime Bess. C'est très fort.
Franchement, c'est difficile de décrire ce film. Christique ? mystique ? barré ? cauchemardesque ? fascinant ? dogmatique ? inventif ? désarmant ? tout ça à la fois et bien plus encore ? ou tout simplement beau ? Une phrase de Lars von Trier peut peut-être le résumer : Un film doit être comme un caillou dans une chaussure. C'est réussi, son chef-d'oeuvre est comme un effet Larsen dans un concert classique.
