La vie d'O'Haru, femme galante / Mizoguchi
Un film en noir et blanc de 1952, réalisé par le Japonais Kenji Mizoguchi (1898-1956), avec son actrice fétiche : Kinuyo Tanaka.
L'enfance de ce réalisateur n'est pas rose. Sa famille tombe dans la pauvreté au début du XXème siècle et le père vend sa fille de 14 ans à une maison de geishas. Traumatisme qui sera source d'inspiration pour certains films de Mizoguchi.
Celui-ci est d'abord peintre sur tissu, puis dessinateur publicitaire dans un journal. En 1918, il perd son emploi après avoir participé à de violentes émeutes s'inspirant de la révolution russe et devient acteur, puis assistant-réalisateur.
Son premier film en tant que réalisateur est imprégné de ses convictions socialistes et censuré par le gouvernement. Entre 1920 et 1930, il tourne plus de 70 films, dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Cette période est marquée par son engagement contre la folie totalitaire dans laquelle bascule le Japon, ainsi que par son intérêt pour les prostituées (thème récurrent dans sa filmographie).
Mizoguchi s'oriente ensuite vers le réalisme et montre la transition du Japon de la féodalité à la modernité. Il étudie le rôle déprécié des femmes dans la société japonaise et revisite les traditions de son pays.
C'est seulement au début des années cinquante qu'il commence à être connu en Occident, grâce au critique et réalisateur Jacques Rivette et à La vie d'O'Haru, femme galante.
Mort d'une leucémie à l'âge de 58 ans, il est aujourd'hui considéré comme l'un des maîtres du cinéma japonais mais aussi du cinéma mondial, aux côtés de Kurosawa, Ozu et Naruse.
L'histoire. Nous sommes au XVIIème siècle, dans un temple rempli de bouddhas. O'Haru se remémore sa vie et ses 25 années de persécutions. Le film est construit comme un immense flash-back. Les bouddhas lui rappellent des hommes qu'elle a connu et le pouvoir sacré des hommes sur les femmes...
O'Haru, jeune fille issue d'une famille noble de samouraïs, aime un jeune homme d'une classe inférieure. Leur secret découvert, il sera décapité mais aura le temps de lui laisser une consigne : celle de rechercher l'amour sincère ; ce qu'elle fera sans cesse. Ses parents sont déchus et condamnés à l'exil. O'Haru pense au suicide, sa mère l'en dissuade.
La suite ne sera qu'une lente descente aux Enfers.
D'abord concubine forcée par son père d'un Seigneur dont la femme est stérile, elle est chassée dès lors qu'elle donne naissance à un enfant, un fils auquel elle a eu le temps de s'attacher. Son père, endetté jusqu'au cou, la vend alors comme courtisane, malgré l'avis de sa mère. L'acheteur lui dit : Je t'ai achetée, comme un poisson au marché, j'ai tous les droits sur toi. Un client veut la racheter mais il s'avère être un faux-monnayeur. Puis, elle sera la servante d'une femme, chauve suite à une grave maladie, qui deviendra jalouse et l'obligera à se couper les cheveux lorsque son mari apprendra qu'elle a été courtisane .
La chance tourne alors et elle est heureuse quelque temps avec un homme qui se moque de son passé et semble l'aimer pour elle-même. Elle s'occupe de son magasin d'éventails, puis son mari meurt, attaqué par des voleurs. Elle décide de devenir nonne et de servir Bouddha. Mais un homme abuse d'elle à l'intérieur du couvent. Elle se fait à nouveau jeter dehors, considérée comme impure, alors qu'elle vient d'être violée.
Tout au long de sa vie, elle sera rejetée, répudiée et humiliée. Elle va rencontrer une succession d'hommes qui tous l'enfonceront un peu plus, le tout dans un concours de circonstances hallucinant.
A 40 ans, lasse, abîmée physiquement et moralement, elle n'aura pas d'autre choix que de devenir mendiante, puis une prostituée âgée sans succès. Elle apprend alors que son fils est devenu Seigneur, suite au décès de son père ; elle a la possibilité de vivre auprès de lui, mais la garde rapprochée de celui-ci l'en empêche, mettant en cause son passé déshonorant. Elle peut apercevoir son enfant une dernière fois, sans qu'il en soit informé.
La dernière image du film nous montre une vieille femme qui mendie de maison en maison.
Ce film dépeint les moeurs féodales du Japon au XVIIème siècle et la hiérarchie sociale et patriarcale qui régit le pays. Une société impitoyable. La femme est une victime quoi qu'elle fasse et qui qu'elle soit, pas plus considérée qu'un objet utilitaire ou sexuel et une potentielle manne financière. Le père est tout-puissant.
A aucun moment Mizoguchi ne tombe dans le pathos larmoyant et superflu. Il traite le thème de la condition féminine de manière incisive, sans concession ni fioritures. Il filme de manière féroce ces hommes qui ne respectent pas les femmes et les soumettent aux pires ignominies, la prostitution en étant le symbole le plus visible.
Lorsque ce film est sorti, cette injustice sociale (euphémisme) était loin d'être révolue ; on peut d'ailleurs imaginer que Mizoguchi, par ricochet, critique le pays du Soleil-Levant de son époque. Ces traditions qui veulent que les femmes dépendent financièrement de leur mari. Ces femmes qui marchent en faisant de petits pas, comme pour s'excuser d'exister.
Un film magnifique. Une façon de filmer extrêmement lente qui ne fait que rajouter de la profondeur au thème traité. Mizoguchi, très en avance sur son temps, était assurément un homme qui n'avait rien à envier aux féministes.
Voir du même réalisateur : Les contes de la lune vague après la pluie http://zitoune.over-blog.fr/article-les-contes-de-la-lune-vague-apres-la-pluie-52251612.html
