Buffet froid / Bertrand Blier
Commencer son dimanche par Buffet froid c'est se donner toutes les bonnes raisons du monde de se lever. Encore un petit bijou cinématographique comme Bertrand Blier, l'homme à la pipe, sait les écrire et les mettre en scène : de l'esthétique, de l'absurde, de l'humour noir, de l'humour tout court, du cynisme, du décapant, du qui-marque. Des répliques inoubliables, une atmosphère envoûtante.
Ce film, sorti en 1979, regroupe une sacrée brochette d'acteurs de haut vol : Gérard Depardieu, Bernard Blier, Jean Carmet, Carole Bouquet (pas trop connue à l'époque), Michel Serrault (dans une apparition rapide au tout début du film).
Encore un long-métrage que le public n'a pas apprécié tout de suite. Ce sont les fans qui - à force de militantisme - l'ont fait passer, plus tard, au statut de film culte. Si ce n'est pas avoir de la m**** dans les yeux.
Le synopsis surréaliste est désopilant. Tous les personnages agissent systématiquement à l'inverse de ce qu'ils devraient "normalement" faire.
Alphonse/Gérard Depardieu (acteur fétiche de Bertrand Blier) endosse le rôle du paumé, un chômeur étrange, complètement à côté des clous, qui fait des cauchemars toutes les nuits, dans lesquels il est poursuivi par la police.
Morvandiau/Bernard Blier est un inspecteur de police barré qui se transforme à l'occasion en meurtrier, en trouvant cela tout à fait normal. Il déteste la musique (surtout les instruments à cordes), a électrocuté sa femme violoniste et est un héros de la Résistance.
?/Jean Carmet étrangle sans vergogne des femmes et cherche du réconfort, de la compréhension, auprès des hommes.
Point de départ : Alphonse (en santiags et manteau élimé qu'il ne quitte jamais) converse avec un inconnu (Michel Serrault) dans les couloirs déserts et silencieux du RER - station La Défense. Il revoit ce même inconnu quelque temps plus tard, assassiné avec son propre couteau, et se demande s'il l'a tué. Il rentre chez lui où il retrouve sa femme. Ils sont les seuls occupants d'une tour immense, avec leur voisin du dessus (Morvandiau), qui vient d'emménager. Alphonse souhaite la bienvenue à ce dernier et lui confie sa crainte d'avoir tué quelqu'un dans le RER. Le flic Morvandiau le fiche dehors en lui disant qu'il n'est pas en service et que son déménagement l'a fatigué.
Puis, la femme d'Alphonse est assassinée. L'assassin en personne sonne chez lui, il l'accueille et lui présente Morvandiau. L'absurde de la scène est sublimissime, à mourir de rire. C'est totalement décalé, asocial. On se délecte des dialogues surréalistes.
A partir de là, une épopée sans queue ni tête s'enclenche, le plus souvent de nuit. Des crimes gratuits sont commis. Les assassins sont froids comme le marbre.
Répliques délicieuses :
- A quoi ça sert que je cherche du travail, puisque quand j'en cherche j'en trouve pas ! (Alphonse à sa femme).
- Un coupable est beaucoup moins dangereux en liberté qu'en prison ; en prison il contamine les innocents (inspecteur de police Morvandiau).
- Je viens de buter cinq musiciens, je vais pas me gratter pour un chômeur ! (Morvandiau à Alphonse).
- J'en ai marre de la verdure, tout est vert ! (Morvandiau à Alphonse).
La scène dans laquelle le trio infernal (Alphonse/Morvandiau/?) est censé décompresser à la campagne est mythique (en tout cas pour moi !). Allongés sur des transats, recouverts d'un plaid, en plein hiver, dans un sous-bois, ils sont à hurler de rire. Morvandiau, extrêmement grognon, déteste la verdure et ne supporte pas d'entendre les oiseaux chanter. On dirait Les Tontons flingueurs en version moderne. Cette scène hilarante est à se repasser en boucle. D'ailleurs, toutes les scènes ou presque méritent qu'on se les repasse plusieurs fois.
Bertrand Blier est un fou d'esthétique ; la couleur d'un objet, son emplacement, une valise ou une barque rouges au milieu d'un océan de verdure ou sur une rivière, tout est étudié. Des couleurs, un décor, une lumière, une odeur, une ambiance, un cocktail au cordeau... Un esthète de génie ce réalisateur.
Il raconte que lors de l'écriture de son scénario il a beaucoup déchiré de papier, jeté tout ce qui était raisonnable pour ne garder que le timbré. Il raconte également que pendant longtemps il a lui-même fait un cauchemar, comme Alphonse, dans lequel il était poursuivi par la police pour un crime qu'il avait commis et qu'il se réveillait au moment où il allait être attrapé. Cela explique peut-être pourquoi dans beaucoup de ses films on assiste à une déferlante de policiers.
La scène finale est magique. On apprend qu'une mystérieuse jeune femme est la fille de l'inconnu du RER. Elle vient se venger et incarne la Mort.
C'est le seul moment du film un peu structuré, qui relève du rationnel et ait du sens au milieu de ce déroulé absurde. Blier nous ramène dans la civilisation, comme un sas, une écluse qui permet le retour du spectateur à la vie en société. Tous les personnages sont morts. Quelque part, justice est faite. Une fin morale au milieu du fouillis.
Voir Parlons français (3) : http://zitoune.over-blog.fr/2014/08/parlons-francais-3.html
