La vie des autres / Florian Henckel von Donnersmarck
Enfin un film qui n'a pas eu besoin d'attendre pour être apprécié à sa juste valeur. La vie des autres (Das Leben der Anderen), de l'allemand Florian Henckel von Donnersmarck, sorti en 2007, se déroule en RDA, à Berlin-Est, en 1984. Le mot Glasnost n'a pas encore été inventé.
Le Ministère de la sécurité d'Etat - dit la Stasi - créé en 1950 (quelques mois après la proclamation de la RDA), remplissait les fonctions de police politique et se chargeait donc des renseignements, de l'espionnage et du contre-espionnage du régime communiste de la République démocratique allemande. Son adage : être l'épée et le bouclier du Parti.
La Stasi a été dissoute après la chute du Mur de Berlin en 1989 et la réunification de l'Allemagne en 1990. Ses archives contiennent les noms des "suspects" (opposants politiques au régime ou ennemis du socialisme), des agents et de leurs informateurs. Héritage plus que lourd.
Les droits de la Stasi n'étaient limités par aucun texte de loi, autant dire qu'elle les avait presque tous. 300 000 employés (les hommes gris) et informateurs oeuvraient alors pour la dictature du prolétariat. Un but avoué : tout savoir.
Ca fiche la trouille de savoir que certains facteurs à vélo y croient encore...
La vie des autres est le seul film à ce jour qui ait pu être tourné dans les locaux des archives de l’ancien QG de la Stasi.
Trois principaux personnages dans ce film :
- Gerd Wiesler : un agent de la Stasi, froid comme un glaçon. Tout en contrôle, ce garçon fait peur. Très à cheval sur les horaires, pointilleux, méticuleux, un brin paranoïaque, on ne taperait pas le carton avec lui. Il forme les futurs agents. Reconnu pour être un spécialiste des interrogatoires, il emploie des méthodes inhumaines et ne lâche pas "les suspects" tant qu'ils n'ont pas avoué ce qu'il veut entendre ; il les empêche tout simplement de dormir. Un relent des Procès de Moscou... Il n'a que son métier dans la vie, et une prostituée de temps à autre. C'est un idéaliste convaincu du bien-fondé de la Stasi et du régime pour lequel il se dévoue corps et âme. Une victime donc.
- Georg Dreyman : un écrivain dramaturge renommé faisant semblant d'adhérer au régime ; il est idéaliste au point d'y croire quand même un peu et de rentrer dans le moule. Le régime le considère comme le seul auteur non subversif pourtant lu à l'Ouest.
- Christa-Maria Sieland : une actrice reconnue ; elle tient le rôle principal dans la plupart des pièces de son concubin Dreyman et prend des médicaments en cachette, sans doute des anxiolytiques.
Les deux derniers personnages font partie de l'élite intellectuelle du pays.
Il sera exigé de Wiesler qu'il surveille de très près Dreyman ; mais ce qu'ignore l'agent de la Stasi c'est que cette demande du Ministre de la culture - Bruno Hempf, une ordure despotique et lubrique, n'a qu'un objectif : faire disparaître Dreyman pour pouvoir "récupérer" sa compagne dont il est amoureux. Digne des intrigues de la cour...
Au fil de son enquête, à travers des écoutes téléphoniques et des visites secrètes dans l'appartement de Dreyman, Wiesler va découvrir un monde pour lui inconnu : celui de l'art et de l'amour. Complètement fasciné par le couple qu'il doit espionner, bouleversé, il va en perdre son allemand, puis ses convictions. A un point tel qu'il se verra, à la fin du film, rétrogradé au service de contrôle du courrier... pour avoir aidé Dreyman (à son insu).
Son endoctrinement s'est s'effrité peu à peu.
L'éveil à l'art de Wiesler tire les larmes. On le voit lire religieusement Brecht (livre volé au domicile de l'écrivain) et écouter dans son casque, en pleurant, la musique jouée au piano par Dreyman (Sonate de l'homme bon). Comme un enfant qui découvrirait de nouvelles saveurs, de nouvelles sensations. Le réalisateur nous rend spectateur de son accès aux émotions, dans une intimité incroyable. C'est très bien joué, tout en finesse et en délicatesse. On assiste à l'ébranlement d'un homme dans ses certitudes, ses croyances ; on voit la porte qui s'ouvre sur la possibilité de penser autrement. Ce que vit Wiesler est à la fois terrible et merveilleux. Une saine douleur dans le cas présent : l'agent HGW XX/7 n'est plus un simple numéro.
La transformation d'une vilaine chenille de la Stasi en une sorte de Juste. Un très bon film, vraiment poignant.
Encore une preuve que les extrêmes se rejoignent. Qu'il pédale l'autre sur son vélo...
Voir aussi Good bye Lenin ! : http://zitoune.over-blog.fr/article-good-bye-lenin-51672290.html