Cris et chuchotements / Ingmar Bergman
Après deux Godard d'affilée, j'avais besoin de voir un film "qui me parle". Envie de m'installer confortablement et de figer le temps qui passe. Cris et chuchotements est un film du Suédois Ingmar Bergman (1918-2007), de 1972. Un magnifique huis clos, sur le thème de l'introspection familiale. Une pure merveille, dans le fond et sur la forme. Ce film est beau : les couleurs, la façon dont les personnages se déplacent, les costumes, les gros plans, les décors, tout est beau.
L'action se situe dans un manoir suédois, à la fin du XIXème siècle. Agnès est atteinte d'un cancer de l'utérus en phase terminale et souffre terriblement. Ses soeurs, Karin et Maria, sont présentes pour accompagner sa fin de vie, ainsi que la servante, Anna. Mais ce n'est pas simple d'accepter l'impuissance, la déchéance, de gérer tout ce que cela réveille, et notamment les souvenirs blessés d'enfance et les relations ambiguës entre soeurs.
La couleur rouge est constante dans presque toutes les scènes (symbole de l'utérus maternel ?).
Karin, névrosée, en proie à des angoisses, a une peur panique des relations intimes et refuse tout contact physique. Maria, quant à elle, manipulatrice, égoïste, elle se moque des règles sociales et mène une vie superficielle. Elles ne seront pas d'une grande aide pour soulager la souffrance de leur soeur - même si elles se relaient à son chevet - car incapables de faire face à leurs propres démons et terrorisées par les râles et la longue agonie d'Agnès. Elles feront ce qu'elles pourront. Seule la servante sera réellement présente, avec une humanité touchante.
Agnès souffre de la distance ressentie vis-à-vis des gens qui l'entourent et se souvient de sa mère morte 20 ans auparavant, qu'elle aimait infiniment et jalousement. Maria se souvient de sa relation sordide avec le médecin de famille et, plus tard, de la tentative de suicide de son mari. Anna, qui a perdu une fille, en garde un sentiment de frustration maternelle qui la ronge. Le pasteur, qui intervient après la mort d'Agnès, est torturé par sa foi vacillante.
Le père de Bergman était un pasteur luthérien ambitieux, extrêmement rigide avec ses enfants, qu'il éduqua dans la traque obsessionnelle du péché, du repentir et les punitions corporelles ritualisées. On peut comprendre que le réalisateur en ait gardé un traumatisme visible dans certaines de ses oeuvres...
Chacune de ces quatre femmes prendra à tour de rôle le récit. Tous les flash-back débutent et se terminent par un fondu au rouge. Toutes les scènes sont lentes, de la lenteur inhérente à l'introspection. Si l'on veut de la vitesse et de l'action, il ne faut pas regarder un Bergman...
Dans ce film, le silence est également lourd de sens et, souvent, seuls le vent et les pendules se font entendre ; comme pour marquer le rapport au temps qui passe et donc à la mort qui approche. Quand on souffre, tout est toujours très lent.
Le retour en arrière de Karin s'ouvre sur son cri muet (saisissant), qui succède aux cris de souffrance physique épouvantables d'Agnès. Elle devra d'abord invoquer sa haine pour son mari, un immonde personnage, pour parvenir à hurler. Celui-ci, diplomate, a recouvert la vie de sa femme d'un tissu de mensonges, qu'elle ne supporte plus. Elle se souvient du jour où elle s'est mutilé le sexe pour ne plus subir de relations charnelles avec lui. Seuls le morceau de verre et le sang viendront déchirer la façade.
Après le décès d'Agnès, Maria tente de se rapprocher de Karin, mais celle-ci lui jette sa haine au visage en lui intimant l'ordre de ne pas la toucher. S'en suit une étrange scène de réconciliation entre les deux soeurs où, sur une musique de Bach, dansent deux visages en gros plans sur fond rouge. Karin accepte de se laisser toucher, dans tous les sens du terme. Pour cela, elle a d'abord dû réussir à crier sa douleur psychologique.
Le récit d'Anna est plus intrigant car l'on ne comprend pas immédiatement qu'il s'agit d'un cauchemar. Anna tient Agnès contre son sein généreux pour l'apaiser, et surinvestit son amour (maternel ?) dans la protection de cette famille, jusqu'à se prendre pour la vierge (figure de la pietà où Agnès serait le Christ ressuscité). Cela n'échappe pas à la lucidité acerbe de Karin, qui dans la vie réelle lui reproche d'en faire trop. C'est ce qu'on appelle l'ingratitude.
Anna sera congédiée et, avec elle, partira toute forme d'espoir pour cette famille. Le rapprochement de ses membres n'était qu'une illusion.
La lecture du journal intime d'Agnès par Anna formera un épilogue. Elle est la seule à prendre le temps de le lire ; peut-être la seule capable de toucher l'intimité d'Agnès sans se faire mal, parce qu'elle a pu l'accompagner jusqu'à la fin, qu'elle est extérieure à la famille et sans doute plus reliée à ses émotions que les autres (chose extrêmement précieuse en ce bas monde).
Certains parlent de ce réalisateur en disant qu'il était le cinéaste des femmes, que sa sympathie pour elles était immense. Après avoir vu ce chef-d'oeuvre, je le crois volontiers. Dans ce film, les hommes n'ont pas la part belle et contribuent grandement au malheur des femmes. On ne peut pas dire qu'ils soient réconfortants.
Ce film dresse quatre portraits de femmes bouleversants. La brutalité y côtoie tour à tour une tendresse infinie. La peur de la mort y est disséquée. Un film déchirant, qui ne peut pas laisser indifférent.
Voir du même réalisateur : Scènes de la vie conjugale http://zitoune.over-blog.fr/article-scenes-de-la-vie-conjugale-57044528.html
