Scènes de la vie conjugale / Ingmar Bergman
Un Bergman, dans toute sa splendeur, datant de 1973. A l'origine, Scènes de la vie conjugale était un feuilleton à grand succès, en six épisodes, pour la télévision suédoise ; c'est devenu un long-métrage en six chapitres, de presque trois heures. Après l'introspection familiale dans Cris et chuchotements, le réalisateur nous emmène dans la dissection au vitriol des relations de couple. Un pur chef-d'oeuvre.
Johan et Marianne semblent former un mariage heureux et étalent leur bonheur dans la presse people. Ils expliquent à une journaliste qu'ils sont mariés depuis dix ans, fiers de leurs enfants, de leur union, et que leur vie professionnelle est accomplie ; il est chercheur, elle est avocate. Il dit qu'être heureux à ce point est presque indécent. Elle est moins imbue d'elle-même que lui, dit ignorer les conflits. On comprend qu'elle colle aux désirs de son mari et de sa famille ; elle voulait être actrice, mais exerce la profession de son père.
On sent déjà un peu le toc de l'histoire, à la façon condescendante dont ils s'adressent l'un à l'autre, à certains regards gênés, certains gestes non contrôlés. Un trouble est palpable. Tout est beaucoup trop lisse pour être crédible.
On l'a tous ressenti cette impression, dans son couple ou face à des amis. Réfléchissez bien : un sourire forcé, un regard fuyant, une soi-disant boutade, une colère rentrée, un mépris larvé, tout ça et bien d'autres choses qui viennent contrecarrer l'image idyllique que les gens se donnent un mal de chien à créer. Non ? Bon O.K., je n'insiste pas.
Un soir, nos deux tourtereaux reçoivent des amis aussi bourgeois qu'eux, qui vont royalement se déchirer pendant le dîner. L'alcool aidant, la vérité sur l'état de leur relation éclate avec une violence sidérante. On ne peut pas dire que les cris fusent mais c'est pire ! les mots échangés sont d'une cruauté sans bornes. Une entreprise de démolition mutuelle. Cette scène est tout simplement exquise en tant que spectateur, à vivre ce doit être une autre paire de manches.
Johan et Marianne vont alors se poser de nombreuses questions sur l'apparence du bonheur, et de fil en aiguille se rendre compte que leur propre couple - même s'il est moins bruyant et met beaucoup d'énergie à sauver la face en public ET dans l'intimité - n'en est pas moins un leurre.
Marianne se rebelle gentiment (en vain) contre la routine qui s'est installée dans leur quotidien et le fait que tout soit programmé, des repas de famille dominicaux aux vacances. Elle semble se poser plus de questions que lui, à moins qu'il ne soit plus hypocrite. Certaines discussions entre eux laissent entrevoir qu'elle était plus idéaliste que lui quand ils se sont rencontrés. Il lui envoie des petites phrases assassines, qu'elle a l'air de considérer comme justifiées.
Une scène dans laquelle Marianne reçoit une cliente relativement âgée qui souhaite divorcer sert d'électrochoc. Cette femme décrit sa vie comme étriquée et parle d'atrophie des sens. Elle dit ne manquer de rien sinon d'amour, chose qu'elle ne connaît pas dans son mariage. Et, même si elle n'a rien à reprocher à son mari, elle ne veut plus vivre en faisant semblant. Marianne fait le parallèle avec sa propre vie : son désir s'est effacé avec le temps. D'ailleurs, elle trouve toujours un prétexte pour se refuser à Johan.
Ils ont pour habitude de jouer au jeu de la vérité et de tout se dire, mais le ton monte progressivement, au fil du temps. Ils en viennent à s'échanger des reproches mais ne s'énervent jamais vraiment. Tout reste toujours très poli et dans la bienséance. Il n'y a pas de tendresse entre eux et l'on comprend qu'il n'y en a jamais vraiment eu.
Au final, Johan annonce brutalement à Marianne qu'il la quitte pour Paula, sa jeune maîtresse, et s'en va vivre à Paris au moins sept mois. Il lui assène des horreurs dans une colère subite, comme s'il explosait de s'être contenu trop longtemps. Il lui dit cruellement que cela fait quatre ans qu'il veut tout plaquer, elle, les enfants et la maison. Il veut fuir sa vie actuelle, quel que soit le prix à payer, et ne plus avoir de discussions sur "ce qu'il faut faire pour être comme il faut". Il ajoute que Paula n'est même pas si terrible que ça, ni plus jolie ni plus intelligente que Marianne ; le problème est ailleurs.
Johan résume sa pensée en ces termes : Toi et moi nous avons vécu dans du coton, nous nous sommes enfermés dans un monde douillet et feutré. Nous avons tout fait pour nous protéger, mais seulement voilà, nous sommes morts étouffés !
Elle ne réagit pas comme une femme amoureuse et reste très rationnelle ; elle analyse la situation et comprend que la soudaine gentillesse de Johan ces derniers temps n'était que les prémisses de la rupture. Elle redoute le qu'en-dira-t-on ; ce à quoi il répond qu'il n'en à rien à faire. Il dit même : Je serai mufle jusqu'au bout et je m'en contrefous. Elle pense qu'ils pourraient réparer leur mariage avec... de la bonne volonté... Houlà...
Ce que ce couple affichait aux yeux du monde était factice. Et même ce qu'il imaginait être n'existe pas dans la réalité.
Ce film nous montre les masques qui tombent et la lente reconstruction qui s'en suit toujours (mais si mais si). Lors du tournage, Bergman venait de se séparer de l'actrice Liv Ullmann (Marianne). On peut alors imaginer qu'il a eu le loisir de réfléchir à la question... Ca sent le vécu !
C'est seulement quand les mensonges à l'autre, et surtout à soi-même, seront tombés que la vie reprendra. Marianne remontera la pente et s'engagera à son tour dans une liaison, mais devra passer par des étapes successives, et digérer : découvrir que ses amis étaient au courant de la liaison de son mari, gérer seule l'éducation des enfants alors que le père brille par son absence, renoncer à Johan, le repousser aussi, accepter le passage obligé de la haine, apprendre à parler, sortir de la culpabilité, se découvrir elle-même, ne plus être ce qu'on attend qu'elle soit mais ce qu'elle est. Tout un programme.
Une des scènes les plus importantes du film est celle dans laquelle Marianne lit son journal intime à Johan - commencé bien après leur séparation ; il y est question de la faculté qu'elle a développée dès l'enfance à mentir et à se mentir à elle-même pour cacher des choses à sa famille rigide et rentrer dans le moule. Elle parle de cercle vicieux et de méconnaissance d'elle-même. On comprend qu'elle a fait du chemin et qu'une nouvelle Marianne est en train de naître, celle qu'elle est vraiment. Johan quant à lui s'endort pendant qu'elle lit... (!)
Plus le temps passera plus Marianne embellira, sera radieuse et saura s'imposer. Johan par contre, entiché d'une emmerdeuse (Paula), ne verra pas arriver la procédure de divorce avec autant de sérénité et s'arrangera pour faire traîner la signature. Ambivalence quand tu nous tiens. Suis-moi je te fuirai, fuis-moi je te suivrai.
Marianne est convaincue qu'elle est libérée de Johan. Elle dit ressentir de l'affection pour lui mais rien de plus : Ca a été long et douloureux, mais enfin je suis libre et je vais commencer à vivre.
S'en suit une analyse intéressante dans laquelle elle dit ressentir de l'amertume chez Johan, mais s'en moquer un peu. Elle a compris que trop d'égards dans un couple tue l'amour et que c'est une erreur qu'elle ne refera plus car cela empêche de voir la vérité en face. Comme à son habitude, Johan répond avec sarcasme et enfin elle parvient à lui balancer ses quatre vérités, en s'affirmant pleinement. Elle est sortie de son emprise.
Il pourra également exprimer froidement sa haine et lui avouer qu'il détestait la résistance qu'il sentait chez elle durant leur vie de couple. Il pousse le bouchon jusqu'à lui dire qu'elle ne changera jamais et que sa nouvelle relation se finira comme la leur, qu'elle se servira de son sexe comme d'un troc un soir, pour y couper le lendemain. Il hurle : Tu étais plus salope que la pire des putes (!!).
Elle ne se laisse plus maltraiter et rétorque qu'il est misogyne, qu'elle a remplacé son indispensable maman, qu'il n'a eu de cesse de la rabaisser sur tous les plans : à la maison, au travail et au lit, et cela avec la complicité de sa mère. Elle jure que plus jamais ça ne lui arrivera, qu'elle va dorénavant vivre la vie - "cette chose inaliénable" - intensément.
Blessé, il finira par avouer qu'il ne veut plus divorcer parce qu'il ne supporte plus sa vie actuelle ni Paula. Il tentera de la retenir en l'enfermant dans son bureau. Dans son désespoir d'avoir compris qu'au final c'est elle qui le quitte, qu'elle est hermétique et lucide sur sa "petite comédie de frustré", et qu'elle n'a pas peur de lui, il en viendra aux mains en lui hurlant de "fermer sa gueule", lui donnera des coups de poing et de pied en criant qu'il veut la tuer, puis finira par la laisser partir et signera les papiers de divorce en pleurant.
Cette scène est tellement réaliste qu'on ne peut que supposer que Bergman l'a vécue.
Le dernier chapitre montre Marianne et Johan des années plus tard, remariés chacun de leur côté, qui se revoient le temps d'une escapade, alors que leurs conjoints sont en déplacement. Il lui dit : C'est indécent cette façon de profiter de leur absence. Elle lui répond : Tout le plaisir est là figure-toi.
Ils vivent dans l'adultère ce qu'ils auraient dû vivre mariés. Ils mesurent le chemin parcouru par chacun : il est devenu plus humble et accepte ses limites, est plus gentil et se laisse un peu vivre, refusant enfin le grand destin auquel le prédestinait sa famille ; quant à elle, elle s'est éveillée sexuellement et dit avoir été insatiable avec son nouveau mari. Cette découverte était devenue fondamentale pour elle, à la rendre jalouse des autres femmes qu'Enrik ne manquait pas de côtoyer. Johan a du mal à entendre et dit sur un ton cynique que "l'un s'est rendu compte de sa petitesse et l'autre de sa grandeur".
Il lui reprochait leur manque de sexualité et maintenant lui dit que ce n'est pas le plus important. Sait pas ce qu'il veut lui...
Il lui demandera d'arrêter de dire la vérité à tout prix et de ne plus parler de son Superman de mari, de ses super-orgasmes et de bien vouloir ne pas l'écraser sous le poids de sa supériorité féminine. Elle accepte, souriante, en disant que c'est effectivement une nécessité. Ce second degré les mènera droit au paddock.
Au petit matin, elle sera réveillée par un cauchemar qu'elle raconte à Johan : Je voulais traverser une route, mais c'était une route dangereuse. Je voulais que les filles et toi vous me donniez la main. J'avais peur que vous ne vous fassiez écraser. Et soudain j'ai découvert quelque chose d'affreux. J'ai découvert que mes mains avaient été arrachées et que je n'avais plus que des moignons. Je voulais malgré mon infirmité vous préserver d'un danger, mais j'enfonçais sans cesse dans la terre du bas-côté. Je voulais à toute force vous rejoindre, mais vous marchiez de plus en plus vite sur la route.
S'en suit une question sur le désarroi ressenti par tout le monde, la peur, l'insécurité. Johan pense que c'est commun aux êtres humains, mais qu'il faut garder ces choses-là pour soi.
Le film se termine par un échange renversant :
- Johan, sommes-nous passés à côté de l'important nous deux ? Parfois je comprends ce que tu penses et ce que tu ressens, je me sens envahie par une énorme tendresse, je m'en oublie moi-même, sans pour autant abdiquer à ma personnalité, c'est quelque chose de tout à fait nouveau. Il m'arrive de regretter de n'avoir pas su ce que c'était que d'aimer, et aussi de n'avoir pas eu la chance d'être aimée. Mon coeur se serre quand je pense à tout ça.
- Pour ma part, je t'aime, d'une façon sans doute très imparfaite et égoïste, mais c'est une façon d'aimer. Il me semble que de ton côté toi tu m'aimes aussi. Tu m'aimes à ta manière, mais on s'aime j'en suis sûr. On s'aime terrestrement et tant pis pour tes exigences. Pour l'instant, nous sommes dans une maison sombre, au milieu de la nuit, quelque part dans le monde, mais tu es blottie dans mes bras, nous sommes bien ainsi et je ne crois pas que je ressente une sympathie cosmique pour autrui.
- C'est pas ton genre.
- C'est sans doute que je manque trop d'imagination. Mon amour n'a aucune allure, il est pataud, je serais embarrassé pour le décrire, et dans la vie de tous les jours c'est tout juste si on l'entend.
- Et tu es convaincu que je t'aime aussi.
- Oui, mais je voudrais qu'on cesse d'en parler, l'amour s'évanouit quand on l'évoque.
Bergman filme les mouvements de l'amour, les allées et venues du désir, le temps destructeur, la routine qui abîme tout, les compromis, les lâchetés, les culpabilités refoulées, les petits ou les gros arrangements avec soi-même, la frontière ténue entre les sentiments et la haine, entre l'attirance et le rejet, mais aussi cette volonté de vivre par et pour soi-même, sans pour autant parvenir à se passer du regard de l'autre. On assiste aux échanges des personnages en se demandant ce que l'on aurait dit, fait et ressenti à leur place. L'introspection est inévitable pour le spectateur, et le huis clos y est évidemment très propice.
L'originalité de cette oeuvre réside également dans le fait qu'il y ait un après-divorce, tout ne s'arrête pas là pour les personnages, et ça c'est très fort.
J'ai adoré ce film, une oeuvre aboutie, complète, d'une lucidité implacable, féroce, précise, fine, tellement réaliste, et surtout très intrusive. Bergman est le cinéaste le plus empathique que je connaisse. Il n'y a jamais une once de jugement dans sa manière de dire et de filmer. C'est peut-être pour ça qu'on aime TOUS ses personnages et les histoires qu'ils racontent, même si c'est crucifiant, même si ça nous dérange, parce qu'au fond Bergman nous parle... de nous... de lui, mais qu'il nous aime profondément, et ça, ça change tout.
Voir également du même réalisateur : Cris et chuchotements http://zitoune.over-blog.fr/article-cris-et-chuchotements-57014079.html
On peut également retrouver Johan et Marianne dans les deux mêmes personnages, mais environ 30 ans plus tard ; voir Saraband, c'est truculent.
