Les contes de la lune vague après la pluie / Mizoguchi

Publié le par La Zitoune

Je ne lâche pas Mizoguchi (cf. La vie d'O'Haru, femme galante http://zitoune.over-blog.fr/article-la-vie-d-o-haru-femme-galante-52221829.html). Les contes de la lune vague après la pluie date de 1953 et l'on y retouve Tanaka Kinuyo.

Je viens d'apprendre d'autres choses sur Mizoguchi : paraît que son perfectionnisme faisait suer toute son équipe technique, sous tension en permanence, qu'il faisait travailler les acteurs jusqu'à l'épuisement et aurait affamé Tanaka sur ce tournage (famélique en fin de film pour les besoins du scénario).

En tout cas, je ne sais pas s'il existe un lien de cause à effet mais Les contes... a obtenu le Lion d'argent au Festival de Venise. Ce film en noir et blanc est purement et simplement une merveille. On dit que Godard serait ressorti médusé de la projection. Alors si Godard était médusé...

L'action se déroule au Japon, à la fin du XVIème siècle, à l'époque des guerres intérieures. Genjuro et son beau-frère Tobei rêvent de gloire et de fortune. Le premier est potier et court après la renommée, le second est paysan et veut être samouraï. Ils vivent tous deux dans un petit village de campagne avec leur épouse respective : Miyagi et Ohama.

Un jour, ils les quittent et partent à la ville affronter ce qu'ils croient être leur destin, alors qu'avec la guerre il est bien imprudent de voyager. Genjuro reviendra après avoir gagné beaucoup d'argent grâce à la vente de ses pots. Quant à Tobei, il rentrera plus tard, humilié par de vrais guerriers. Il ne peut pas être engagé comme samouraï puisqu'il n'a ni armure ni lance.

Genjuro veut augmenter sa productivité, il fabrique des pots en grande quantité avec l'aide de sa femme. Il devient irritable et ne vit plus que pour gagner encore plus d'argent. L'armée envahit leur petit village et oblige la population à se cacher dans les bois, mais la poterie a fini de cuire et la production est sauvée. Genjuro part à nouveau pour la ville, avec son fils, Miyagi, Tobei et Ohama.

Les scènes sur le lac, où tous sont dans une barque, de nuit et dans la brume, sont d'une poésie infinie et les images d'une beauté hallucinante. Un monde onirique. Ce réalisateur a un sens du détail et un raffinement rares.

Mais, après avoir croisé un pêcheur mourant - qu'ils ont d'abord pris pour un fantôme (c'est très japonais ça !) - qui les a prévenus du danger, Genjuro ramène son fils et sa femme au village ; il ira en ville avec Tobei et Ohama, qui insiste pour les accompagner afin de surveiller son mari. Genjuro y sera envoûté par Dame Wakasa, une fille de Seigneur qui vit dans un manoir. Elle le flattera en lui parlant de la beauté incomparable de ses poteries et lui proposera le mariage. On apprend que le Seigneur est mort, mais on entend son âme chanter (encore un fantôme...).

Tobei vole l'argent de la vente des pots, s'enfuit et s'achète un équipement de samouraï. Sa femme se fait violer en tentant de le rattraper, puis est contrainte de se prostituer. Les violeurs lui jettent des pièces en précisant : Ton salaire. Comme s'il suffisait de la dédommager financièrement pour effacer leur crime.

Encore une fois, Mizoguchi prend la défense des femmes, de manière efficace et sans appel.

Tobei reprend à son compte la mort d'un général et devient un samouraï reconnu ; il ne se sent plus..., jusqu'à ce qu'il tombe sur Ohama qui se prostitue. Elle lui dit : Celui qui obtient la gloire fait souffrir quelqu'un. Ma chute est le prix de ton ascension. Sois mon hôte ce soir et paie-moi avec l'argent de tes exploits.

Genjuro apprend de la bouche d'un prêtre que Dame Wakasa est en fait un spectre, une ombre (un fantôme quoi !), et que s'il s'évertue à rester avec elle il mourra. Le prêtre le sauve en écrivant une prière à Bouddha sur son corps. Genjuro se souvient alors qu'il a une épouse et un fils, laissés dans l'horreur de la guerre. Il rentre au village, sans le sou, bientôt rejoint par Ohama et Tobei, qui abandonne le métier de samouraï.

Genjuro n'a plus que son fils ; pendant son absence, Miyagi a été assassinée par des pillards affamés.

Le cheminement pathétique et la chute des illusions des deux apprentis-héros ivres de fortune et de gloire sont terribles. Alors qu'ils avaient le bonheur à portée de main...

C'est effectivement un conte, une fable avec une morale : prendre conscience de ce que l'on a avant de risquer de tout perdre pour un illusoire ailleurs, un illusoire meilleur. Les femmes dans cette oeuvre l'ont compris, ce sont les hommes qui sont insatisfaits de leur condition et ne se contentent pas de l'amour ni de ce qu'ils possèdent déjà.

Un conte fantastique moralisateur, qui se déguste comme un très bon saké en fin de repas.

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