Nineteen eighty-four (1984) / George Orwell

Publié le par La Zitoune

J'avais lu le livre de George Orwell (1903-1950) : un chef-d'oeuvre absolu, écrit en 1948 (84 à l'envers, clin d'oeil de l'auteur). Je viens de regarder 1984le film du Britannique Michael Radford, avec John Hurt (Elephant Man) et Richard Burton, réalisé en... 1984, of course. D'une fidélité remarquable au bouquin, il est ma-gni-fique ! ... et terrifiant bien sûr.

Le livre entre moins vite en besogne, mais le film ne défigure en rien Monsieur Orwell : l'intrigue est là, les allusions (doux euphémisme) au nazisme et surtout au stalinisme le sont également. La musique d'Eurythmics ne gâche rien.

Ce film/livre est une réflexion sur le totalitarisme, que Raymond Aron détermine en cinq points principaux :

1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l'activité politique.

2. Le parti monopolistique est animé ou armé d'une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l'État.

3. Pour répandre cette vérité officielle, l'État se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L'ensemble des moyens de communication, radio, télévision, presse, est dirigé, commandé par l'État et ceux qui le représentent.

4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l'État et deviennent, d'une certaine façon, partie de l'État lui-même. Comme l'État est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles sont colorées par la vérité officielle.

5. Tout étant désormais activité d'État et toute activité étant soumise à l'idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D'où, au point d'arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toutes les fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. (...)

Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis."

Il est clair que 1984 décrit un monde totalitaire, à l'extrême de l'extrême. Tout est en place : les personnages sont dépersonnalisés, ils portent un numéro et sont tous vêtus du même uniforme, comme dans les camps de concentration ou en prison ; on leur fait croire que leur monde, l'Océania, est en guerre perpétuelle contre l'Eurasia et l'Estasia ; des affiches de Big Brother - le chef du Parti intérieur unique - sont placardées partout (son regard est perçant, intrusif et le boss, en gros plan, ressemble à un mélange de Staline et de Hitler) ; le culte de la personnalité d'un homme que personne ne voit jamais (est-il une invention du Parti ?) fonctionne parfaitement ; le seul opposant politique à Big Brother est Goldstein, qui prétend que la guerre n'existe pas et sert à maintenir le régime totalitaire en place ; des écrans géants envahissent les appartements insalubres et sont constamment en marche, diffusant des informations de guerre, de désolation ou qui ne prêtent à aucune réflexion ; ces télécrans servent aussi de caméras de surveillance qui rappellent à l'ordre "un numéro" faisant mal sa gymnastique collective du matin - il est par ailleurs impossible d'éteindre cet écran ; la ville est en ruine et envahie par les rats ; les enfants sont endoctrinés jusqu'à l'os et ressemblent étrangement aux Jeunesses hitlériennes dans le comportement et l'uniforme, certains allant jusqu'à dénoncer leurs parents pour "Crime par la pensée" à la Police de la ... Pensée ; des soldats au salut symbolique et des chars sont à tous les coins de rue ; des sortes de meetings sont régulièrement organisés devant un écran géant : la foule y répète inlassablement les mêmes gestes et les mêmes mots, les visages n'affichent aucun sourire, aucune joie de vivre, mais une haine tripale pour un ennemi jamais croisé ; dans les rues et les couloirs des immeubles, des haut-parleurs crachent à longueur de journée des chiffres sur l'augmentation ou la diminution du prix des biens de consommation, alors que la population manque de tout et vit dans le dépouillement le plus total ; des bonnes nouvelles sur le recul de certaines maladies ou la ration de chocolat hebdomadaire viennent contrebalancer d'autres mauvaises nouvelles récurrentes ; les journaux sont "revisités" par des fonctionnaires du Parti, chargés de réécrire l'Histoire, des articles ; un couvre-feu a lieu : à 23 h 30 les lumières s'éteignent dans les logements ; une sonnerie collective stridente réveille tout le monde le matin ; les pendaisons publiques et télévisées des "supra-traîtres" sont banalisées ; les chansons sont créées par ordinateur ; la langue est constamment réinventée - des non-mots apparaissent du jour au lendemain - et consignée dans un dictionnaire de la Novlangue (Newspeak) régulièrement réédité ; des gens s'accusent sans arrêt de fautes qu'ils n'ont pas commises avant d'être fusillés (ça rappelle fortement Les Procès de Moscou de ce cher Staline dans les années 1936 à 1938 en U.R.S.S, qui lui ont permis de discréditer les anciens bolchéviques au sein de la population en créant de toutes pièces des dossiers d'accusations...).

Dans la société totalitaire décrite dans le livre puis dans le film, l'individu n'a pas de place, pas de libertés et pas d'identité. Tout est ritualisé, technocratisé, afin qu'il ne pense plus par lui-même. Il est manipulé mentalement au-delà de l'imaginable, on lui bourre le crâne au sens littéral du terme. Tout n'est que désinformation et mensonges.

Le personnage principal du film - Winston Smith/matricule 6079 - travaille au ministère de la Vérité. Son quotidien de fonctionnaire consiste à reconstruire l'Histoire, à faire disparaître des individus, des informations, à mettre l'image au service de la propagande en réexaminant les journaux de l'Etat. Il a donc accès à certaines "vérités" qui le feront lentement glisser d'employé exemplaire à rebelle en son for intérieur. Il note en cachette des pensées dans un cahier acheté au noir et dissimulé derrière une brique dans son logement. Il réfléchit sur la liberté de dire que deux et deux font quatre. Il lui arrive de rêver, de songer de manière récurrente à un paysage vert, avec des arbres et de la lumière, contrastant avec le reste des prises sombres du film où même en plein jour il fait nuit. 

Plusieurs scènes sont révélatrices de la terreur qui règne et de la place réservée à l'humanité et aux plaisirs :

- Winston, amoureux de Julia, est contraint de jeter au feu un morceau de papier sur lequel elle avait écrit "I love you". Dans ce monde, il est interdit de penser mais aussi d'aimer. Garder ce billet doux les aurait mis en danger tous les deux ;

- Lorsqu'il achète au noir un objet insignifiant mais centenaire, on imagine que Winston exprime ainsi sa révolte intérieure contre le monde présent. La théorie de la relativité est alors omniprésente dans la tête du spectateur. N'est pas rebelle qui veut ;

- Un conférencier explique à la foule silencieuse que bientôt l'orgasme sera éradiqué, la famille périmée et qu'on ne pourra même plus la conceptualiser. Les matricules lobotomisés sont satisfaits d'entendre que le règne de l'insémination artificielle est pour bientôt (ça pouire l'eugénisme et pas trop la bioéthique tout ça, Hitler jubile) ;

- Winston et Julia se retrouvent dans une chambre secrète pour boire du vrai café, du vrai thé, du vrai lait, manger de la vraie confiture, du vrai pain blanc, du vrai sucre. La panacée étant qu'elle revête une robe et puisse se maquiller les lèvres avant de faire l'amour...

Ils se sentent différents et unis par le fait extraordinaire d'adorer les plaisirs de la chair et d'avoir des idées subversives. Ces deux-là pensent par eux-mêmes et s'aiment. Ils sont cuits, mais pour l'heure, également convaincus que même le Parti ne pourrait pas leur ôter leur amour réciproque, tout le reste oui, mais pas ça.

Dans la dernière partie du film, Winston est approché par un certain 0'Brien, qui lui remet un livre interdit et semble partager ses idées. Celui-ci a le suprême privilège de pouvoir éteindre l'écran géant dans son bureau et même de boire du vin, ce qui laisse Winston stupéfait. Mais O'Brien n'est autre qu'un membre du Parti.

Winston et Julia ont été dénoncés par le serpent qui leur loue la chambre et sont arrêtés comme de grands criminels.

La fin du film n'est qu'une longue torture, un cours sur "Comment broyer un cerveau humain ?". Winston, le crâne entièrement rasé, allongé sur une espèce de planche en bois, va se retrouver plus ou moins écartelé, en fonction de ses réponses aux questions sans queue ni tête posées par O'Brien, un tortionnaire digne de Josef Mengele.

Entre deux écartèlements, le sadique berce Winston comme un enfant, lui démontrant ainsi qu'il fait tout ça pour son bien. C'est à vomir.

Le bourreau, un monstre froid, explique au supplicié que sa mémoire est défectueuse, qu'il est mentalement dérangé. O'Brien lui montre quatre doigts et attend de lui qu'il en voit cinq. A force de souffrance, Winston finira par en voir cinq et la torture physique prendra fin, relayée par un long monologue sans affect du haut dignitaire du Parti : Deux et deux font parfois quatre, parfois trois, parfois cinq, parfois tout à la fois. Ni le passé, ni le présent, ni le futur n'existent de plein droit. La réalité est dans l'esprit humain, pas dans celui de l'individu, lequel commet beaucoup d'erreurs et est mortel, mais dans l'esprit du Parti, qui est collectif et immortel.

Puis, après lui avoir affirmé que Julia l'avait immédiatement trahi et que toute fourberie lui avait été extirpée, O'Brien appose des électrodes sur le crâne de Winston. Après une bonne secousse, celui-ci doit encore subir la litanie de son tortionnaire : Le pouvoir c'est la souffrance et l'humiliation, l'obéissance ne suffit pas, elle n'assure rien. Le pouvoir, c'est déchirer l'esprit humain et le remodeler sous de nouvelles formes de son choix. Le pouvoir n'est pas un moyen, c'est une fin. Le passé est banni. Si l'homme n'a pas de passé, on peut le couper de sa famille et des autres hommes. Il n'y a pas de fidélité, sauf envers le Parti, et aucun amour, excepté pour Big Brother. Nous détruirons tous les plaisirs.

Ce à quoi Winston, à moitié mort, répond : Vous échouerez, la vie vous vaincra. Ils vous battront tôt ou tard. Il y a forcément en ce monde une forme d'esprit dont vous ne triompherez jamais : l'esprit de l'homme.

O'Brien repart de plus belle : Vous devez encore penser au soulèvement des masses prolétariennes mais enlevez-vous ça de l'esprit, ce sont des bêtes impuissantes. Si vous êtes un homme, vous êtes le dernier. Votre race est éteinte. Nous sommes les héritiers. Vous êtes seul, non existant, hors de l'Histoire. Il ne suffit pas d'obéir à Big Brother, il faut l'aimer. Ensuite, nous vous fusillerons.

Pièce 101. Un fauteuil de torture ultime. O'Brien menace Winston de lâcher des rats qui lui dévoreront le visage. Malgré l'effroi, il hurle encore Je t'aime Julia.

Dernière scène du film : Winston joue seul aux échecs dans un bar. Julia vient le rejoindre. Ils se disent avoir tout avoué sur l'autre et LES remercie de les avoir sauvés avant qu'il ne soit trop tard. Ils ont le cerveau récurré au Tampon Jex.

Un écran géant diffuse les aveux de Winston, qui demande à être fusillé pendant que son esprit est encore clair. Puis, le portrait surdimensionné de l'homme à moustache apparaît. Winston pleure en disant tout bas "Je t'aime"... à Big Brother.

Les dernières phrases du livre sont celles-ci - au cas où vous auriez un doute sur la fin de l'histoire de George Orwell :

Il regarda l'énorme face. Il lui avait fallu quarante ans pour savoir quelle sorte de sourire se cachait sous la moustache noire. O cruelle, inutile incompréhension ! Obstiné ! volontairement exilé de la poitrine aimante ! Deux larmes empestées de gin lui coulèrent de chaque côté du nez. Mais il allait bien, tout allait bien.

LA LUTTE ETAIT TERMINEE.
IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME.
IL AIMAIT BIG BROTHER.

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