Raging Bull / Martin Scorsese
Un Martin Scorsese en noir et blanc, de 1980, avec Robert de Niro et Joe Pesci. Certains pensent qu'il est le meilleur film de sa décennie et le meilleur jamais réalisé sur le thème de la boxe. Il s'agit de la biographie de Jake La Motta : boxeur américain d'origine italienne surnommé "Le taureau du Bronx" ou "The Raging Bull".
De l'arrivée de la bête au sommet... à sa déchéance. C'est souvent ainsi avec les boxeurs. On pourrait croire que se prendre des coups dans la tronche ne rend pas très heureux en fin de compte.
Ce film est tiré de l'autobiographie écrite par le boxeur lui-même (avec deux autres compères).
Martin Scorsese a dit : J'ai mis dans ce film tout ce que je savais, tout ce que je ressentais, et j'ai pensé que ce serait la fin de ma carrière. Heureusement pour nous, il s'est trompé. Paraît qu'à cette période, il n'était pas au mieux de sa forme (divorce, drogue, échec d'un film, ...) ; une identification à La Motta et à sa descente aux enfers ptêt ? Je suppute, je suppute...
Les scènes de combats sont exceptionnellement réalistes, on se croirait dans le public. L'équipe technique a écrasé des melons et des tomates pour créer des sons ressemblant à des coups (crochet, droite, gauche, jab, uppercut, swing, direct, etc. - c'est une langue étrangère la boxe).
De Niro/La Motta y est époustouflantissime ! Il a d'ailleurs obtenu l'Oscar du meilleur acteur pour ce film ; il faut dire qu'il s'en est donné les moyens : pour jouer la déchéance du boxeur, il a pris 30 kg en 4 mois ! Rhooo ! le paquet de raclettes qu'il a dû s'enfourner. Il a dit : Je me levais tôt le matin, puis je prenais un bon petit déjeuner, puis un grand déjeuner et un grand dîner. Puis, je suis allé en France et là j'ai mangé dans tous les trois étoiles. J'étais à l'agonie, mais en une semaine, j'avais pris cinq kilos. Il est méconnaissable, c'est bluffant. Au début du film, il joue La Motta jeune et, ma foi, il est bien foutu le père De Niro, un corps d'athlète très agréable à regarder. A la fin du film, on dirait plutôt une paupiette (ou du boudin de Noël).
Il a travaillé pendant de longs mois avec La Motta en personne (consultant sur le tournage), à en acquérir une technique de pro. Paraît que De Niro l'aurait impressionné.
Qui est La Motta ?
Né en 1921 dans un bidonville du Bronx, il a appris à boxer en maison de correction, est devenu un champion du monde des poids moyens dans les années 40, un héros de combats de légende, notamment contre Robinson et Marcel Cerdan, qu'il a battu en 1949 - sans qu'il puisse prendre sa revanche puisqu'il est mort dans un accident d'avion peu de temps après.
La Motta disait : Je suis populaire car je n'ai pas peur de mourir sur un ring, ni de tuer ! Une crème...
Son frère Joey (Joe Pesci dans le film) l'a aidé à organiser des combats lorsqu'il n'avait pas de manager ; il a été en conflit avec lui, et avec sa propre femme aussi. Il les soupçonnait à tort de s'envoyer en l'air dans son dos. Nerveux, hargneux, autoritaire, sexiste, jaloux et macho. Le rêve.
Enfin bon, ce n'est pas de la danse, on imagine mal un bouddhiste avec une enfance dorée monter sur un ring pour casser la tête à un mec. Il faut bien que toute cette violence vienne de quelque part. Et puis à la danse, il n'y a pas de combat truqué, si l'on te demande de te coucher sur le sol c'est pour faire un grand-écart, pas pour ramasser du pognon sous la surveillance de la pègre. Ca l'énervait aussi tout ça...
Ce sportif est monté aussi haut qu'il est descendu bas. Plus le temps passait plus sa paranoïa se développait, plus il faisait suer son frère et sa femme. Et que fait un boxeur quand il pète un câble ? Il boxe.
Après avoir arrêté de combattre, il est devenu bouffi, a acheté une maison clinquante et une boîte de jazz, dans laquelle il est monté sur scène pour raconter des blagues lourdes, a beaucoup picolé et dragué... comme pour retrouver un public qu'il n'avait plus. Sa femme l'a quitté avec leurs trois enfants. Accusé de détournement de mineure par une gamine de 14 ans qui en paraissait beaucoup plus, il a été jeté en prison comme un rien-du-tout. La scène où, dans sa cellule, à 35 ans, il se tape la tête contre le mur en criant : Pourquoi ? pourquoi ? Chuis tellement bête. Ils me traitent de bohémien, chuis pas si mauvais..., est terriblement émouvante, à en tirer les larmes.
Il perd sa boîte et travaille dans un club de strip-tease, où il présente les artistes sous les insultes des clients.
Mais, en prison, il a eu une révélation et remontera la pente : Je ne suis pas ce type-là.
Il ne répond plus par la violence, il est comme apaisé et fera même la démarche de renouer avec son frère qu'il n'a plus vu depuis des années. La spirale de l'autodestruction s'est arrêtée, il a transcendé sa tempête intérieure.
Scorsese et De Niro l'ont rendu attachant.
Lors d'un match perdu sans tomber, en s'accrochant aux cordes du ring, La Motta crie à son adversaire : Je n'ai jamais été K.-O. C'est après, dans la vie de tous les jours, qu'il l'a été, mais il a survécu. Certains parlent de rédemption ; un peu trop catho pour moi, je préfère l'idée qu'après avoir touché le sommet puis le fond, il a fait son miel de ses erreurs et fini par se trouver dans un entre-deux constructif, où il n'y a plus de violence à cracher pour survivre.
Aujourd'hui, il n'a pas loin de 90 ans et je ne sais pas ce qu'il en est. En tout cas, il vit encore (d'après Wikipédia, mais Wiki ment parfois... alors si vous savez quelque chose, dites-le :-)).
Pas besoin d'aimer la boxe pour voir et apprécier à sa juste valeur ce chef-d'oeuvre. Ce film et cet acteur sont exceptionnels. J'ai pris un sérieux coup dans la tronche.
Du même réalisateur, voir Les Affranchis : http://zitoune.over-blog.fr/article-les-affranchis-50683482.html
