Un frisson dans la nuit / Clint Eastwood
Beaucoup ont cru à un caprice de star lorsqu'en 1971 Clint Eastwood a décidé de passer derrière la caméra, en même temps qu'il restait devant puisqu'il est l'un des deux acteurs principaux de ce jubilatoire thriller. Ce fut une réussite complète, qui signera le début de sa brillante carrière en tant qu'acteur-réalisateur.
Le réalisateur Don Siegel, qui avait dirigé plusieurs fois Clint Eastwood - et notamment dans L'inspecteur Harry - joue un rôle caméo* dans ce film : il est Murphy, barman ; il paraît que Eastwood aurait fait jouer 11 fois la scène du bar à son ami avant de dire au cameraman de mettre la bobine dans l'appareil. "Le père" assiste donc aux premiers pas de "son enfant", qui lui rend un hommage en l'y associant.
Eastwood parle souvent de l'influence de ses deux maîtres : Don Siegel et Sergio Leone.
Ce premier film s'est fait avec très peu de moyens et a rapporté très gros. L'action se déroule sur la côte sud de l'Etat de Californie, à Monterey et à Carmel (dont Eastwood deviendra maire en 1986). Par manque d'argent, rien ne sera tourné en studio et une partie du film le sera dans la propriété même du réalisateur.
John Cassavetes a dit : Ce film n’a qu’un défaut... Il lui manque le nom d’Hitchcock.
L'histoire du frisson. Dave Garver/Clint Eastwood anime une émission nocturne dans une radio locale. Vanina ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah ah. Il diffuse beaucoup de disques de jazz (Eastwood est connu pour être jazzophile**) et lit des poèmes. Fréquemment, la même auditrice lui demande de passer Misty d'Erroll Garner. link
Il reconnaîtra la voix de cette femme dans un bar qu'il a l'habitude de fréquenter au petit matin. Evelyn Draper/Jessica Walter est loin d'être un laideron et Dave, Don Juan sur les larges bords, ne résiste pas. Il la prévient que ce ne sera qu'une histoire sans lendemain parce qu'il en aime une autre. Elle accepte, ils passent la nuit ensemble, c'est le début de ses em****** ! Dès le lendemain, elle se pointe chez lui avec tout un tas de victuailles. Dave la trouve envahissante, mais pris de pitié la laisse entrer. On sent qu'il la trouve déjà inquiétante. Cette créature solitaire est de fait incontrôlable et pète un câble à la moindre contrariété.
Tobie, l'ancienne compagne de Dave - dont il est toujours amoureux - revient en ville après une longue absence. Elle est plus que fatiguée de ses infidélités et lui demande quelques jours de réflexion. Elle finira par lui refaire confiance et leur histoire d'amour repartira de plus belle.
Mais Evelyn est en réalité une folle obsessionnelle qui refuse d'être quittée par Dave. Elle le harcèle au téléphone, l'espionne, s'ouvre les veines dans sa salle de bain, accumule les crises de rage pour des broutilles, le persécute jusque dans son bureau ou au restaurant, saccage son appartement et agresse brutalement sa femme de ménage (1er relent de Psychose).
Les scènes d'une violence inouïe alternent avec des scènes d'amour romantiques, bucoliques, dans lesquelles Dave et Tobie se retrouvent. Cela ressemble à des pauses nécessaires en pleine nature pour affronter cette psychopathe sans pitié, que la folie rend extrêmement puissante. Les paysages sont magnifiques et filmés avec une très grande poésie.
Envoyée à l'hôpital psychiatrique quelque temps, Dave croit être débarrassé d'Evelyn ; mais une nuit elle l'appelle à la radio, lui dit qu'elle est guérie et va partir pour Hawaï. Elle aimerait qu'il lui passe une dernière fois Misty.
C'est cette chanson qui le réveillera chez lui... Il ouvre les yeux à temps pour échapper au coup de couteau de boucher d'Evelyn (2ème relent de Psychose), qui disparaît dans la nuit.
Tobie lui a parlé de sa nouvelle colocataire, il comprend que ce ne peut être qu'Evelyn. Il se précipite chez sa compagne, y découvre le cadavre d'un flic (3ème relent de Psychose) et Tobie ligotée et bâillonnée. Evelyn, véritable furie, se jette sur lui et le blesse à plusieurs reprises (4ème relent de Psychose). Dave lui enverra un magistral coup de poing dans la figure qui la fera voler à travers une baie vitrée, au-dessus d'une falaise surplombant le Pacifique.
Les dialogues, comme toujours avec Clint Eastwood, sont couillus et punchy. Ce film du début des années 70 est progressiste : on y note l'apparition furtive mais efficace d'un gay ; la libération sexuelle amorcée dans ces années-là ; et, surtout, des acteurs Noirs américains dans des rôles importants : le collègue de Dave et sa pétillante femme de ménage, pleine d'humour, qui n'a rien à voir avec le stéréotype de la big black mamma.
Un thriller-culte à voir dans le noir. Le frisson est assuré par la rédaction.
* Un caméo est un petit rôle donné à une personne connue ou bien son apparition surprise. Il s'agit souvent d'un clin d'oeil appuyé. Hitchcock apparaît fugacement dans ses films et, en général, les fans avertis et joueurs le cherchent.
** Il y aura souvent des références au jazz dans ses films et dès Un frisson dans la nuit on retrouve cette passion du réalisateur. On assiste pendant quelques minutes de pur plaisir auditif au célèbre festival de jazz de Monterey en septembre 1970, qu'Eastwood avait manifestement filmé sous toutes les coutures.
Voir avec Clint Eastwood : Mémoires de nos pères http://zitoune.over-blog.fr/article-memoires-de-nos-peres-2-64895635.html et Le Bon, la Brute et le Truand : http://zitoune.over-blog.fr/article-le-bon-la-brute-et-le-truand-52608249.html
