Eloge du non-jugement

Publié le par La Zitoune

Je suis d'humeur à philosopher ce matin. Il fait un temps de chien à ressortir sa petite laine, mon café fume entre mes mains, mon fils est au collège, ma maison est rangée et propre, les courses sont faites, le repassage déborde de la panière mais je m'en fiche, les factures sont réglées, les plantes arrosées, je n'ai personne à appeler puisque tout le monde est au travail, je n'ai pas trouvé de nouvelle offre d'emploi, pas envie de regarder un film, de lire ni de faire du sport. Eh bé ! que de justifications pour écrire un billet. A croire que le chômage rend servile...

Hier, avant de m'endormir, j'ai lu un article très intéressant sur les traditions spirituelles qui mettent le non-jugement au coeur de leurs principes de base. Normalement, la pratique doit suivre la théorie. Ne rentrons pas dans ce sujet épineux, c'est mauvais pour l'ambiance. 

L'Evangile ordonne : "Ne jugez pas afin que vous ne soyez jugés" (Matthieu, chapitre 7, verset 1).

Les bouddhistes exhortent à la non-discrimination et à la parfaite égalité d'humeur : "Les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles sont".

Le Coran dit : "Ne vous dénigrez pas" (sourate 49, verset 11).

Le Talmud énonce : "Ne juge pas ton prochain avant de te trouver à sa place".

Tout le monde a l'air d'accord pour dire que le non-jugement est un facteur de paix sociale, puisqu'il permet d'accepter la différence, de vivre en bonne intelligence avec les autres, de dépasser la peur pour gagner en tolérance, en gratitude et en amour.

C'est beau sur le papier, mais dans la réalité quotidienne des pauvres mortels que nous sommes (enfin, je parle pour moi) est-ce aussi simple ? Nous passons notre temps à juger, plus ou moins certes, mais qui ne critique jamais ? ne se moque jamais ? ne compare jamais ? Vous y arrivez vous à poser un regard de détachement bienveillant sur les autres ? sur vous-même ? Tout le temps ?

Si votre réponse est oui, il y a deux solutions : ou vous êtes un fieffé hypocrite, ou vous avez vaincu toutes vos peurs et êtes profondément satisfait de votre vie sur tous les plans. Dans le premier cas vous me fatiguez et je vous juge ; dans le second cas je vous envie voire vous jalouse... mais reste circonspecte pour ne pas dire méfiante :-)

Cherchons un exemple pour comprendre de l'intérieur le mécanisme du jugement, et donc son contraire.

Je me souviens d'une première réunion dans un nouveau cadre de travail, il y a quelques années. Récemment embauchée, je me mets dans la position de celle qui a tout à apprendre, à découvrir de ses nouvelles collègues, trois femmes en l'occurrence, et pas du tout (ce n'est malheureusement pas mon style) de celles qui arrivent en terrain conquis avec la science infuse (si c'était le cas ça se saurait).

La directrice arbore un air froid et détaché qui me laisse perplexe. Premier jugement : Hou là là ! elle me paraît bien autoritaire...

Elle demande à tout le monde de se présenter brièvement. Comme elle me regarde avec insistance, j'explique mon parcours et le pourquoi du comment je suis arrivée parmi elles, dans un endroit qui accompagne les personnes en fin de vie avec des armées de bénévoles, mais bien sûr je reste dans un cadre professionnel, pas question de me livrer au boulot, de surcroît à de strictes inconnues.

Puis, le tour de table continue et j'entends des femmes se raconter dans leur intimité, donner des bouts d'elles-mêmes qui me glacent. Ca frôle l'indécence. Je suis mal à l'aise pour elles.

Deuxième jugement : Mon Dieu ! mais c'est pathologique un fonctionnement pareil...

Mes antennes se dressent et je commence à paniquer intérieurement en me demandant si je ne suis pas tombée au sein d'une secte. Mon juge intérieur est en mouvement, m'ordonne de me protéger et de prendre du recul, mais je sais aussi que lorsqu'on arrive dans une équipe depuis longtemps constituée, on est toujours plus lucide sur les dysfonctionnements entre individus. Les couacs sautent aux yeux, bien malgré nous.

J'identifie chez moi des mécanismes de défense, essaie de me calmer, de garder confiance et d'écouter vraiment ce qui se dit. Le temps fait son affaire et je me rends compte au bout de plusieurs mois que tous mes ressentis (mes jugements) étaient fondés sur une réalité : la mégère qui nous sert de directrice est une harceleuse en puissance, destructrice, qui n'a pas raison de moi parce qu'elle est mal tombée, et qu'elle n'a pas la finesse d'esprit de comprendre que plus elle veut m'enterrer plus je résiste. Chacun sa vie, son parcours, ses ressorts psychologiques, ses motivations existentielles.

Quant aux deux autres collègues, j'ai découvert deux femmes exceptionnelles, sous l'emprise d'un gourou, à la retraite depuis. L'une d'elles est toujours une amieimmensément importante pour moi, de ces êtres rares qui vous enrichissent en permanence.

Alors voilà ma question : si je m'étais mise dans la peau de celle qui veut réduire au silence ses petites voix intérieures, si j'étais entrée - contre vents et marées - dans la pratique du non-jugement, que me serait-il arrivé ? Je me serais laissée moi-même juger et anéantir par une paranoïaque, qui avait sans doute peur de moi. Elle avait senti que je ne serais pas facile à embrigader et a mis les bouchées double pour me réduire à un rôle de figurante : pas de dossiers, pas de missions, aucune reconnaissance ou exploitation de mes compétences, une dévalorisation permanente. La stratégie du harcèlement dans toute sa splendeur, avec un objectif évident : obtenir ma démission.

Résultat : je n'ai pas démissionné et me suis retrouvée syndicaliste à temps plein (pas du jour au lendemain bien sûr), dans une expérience humaine inoubliable. Rien que pour ça, j'aurais dû la remercier. Sans elle, je n'aurais pas vécu toutes les merveilleuses années suivantes.

A contrario, dans l'autre cas, si je n'avais pas fait taire mon premier jugement sur elle et ouvert mes esgourdes, je serais passée à côté d'une amie* sincère.

Accepter l'altérité oui, mais à n'importe quel prix non ! Je suis néanmoins consciente que le jugement systématique n'est pas anodin et qu'il renvoie toujours à une vulnérabilité émotionnelle et affective, à des blessures narcissiques. Si l'on n'avait pas été soi-même soumis au jugement, on ne jugerait pas autrui et on ne se jugerait pas soi-même. Ca paraît évident.

Plus je juge autrui, plus je doute de ma valeur, mais si l'on ne sait pas ce qui crie ou pleure encore en nous, comment cesser de juger ? Toutes les religions pourront ordonner ce qu'elles veulent, rien n'y changera. C'est en identifiant en nous les ressorts du jugement que l'on parviendra à ne plus juger, à ne plus voir la vie, les choses, les gens de façon binaire, à apaiser son mental. Ca doit être ça la vraie définition de la paix intérieure.

Mais comme toujours je n'adhère pas à "tout l'un ou tout l'autre". S'efforcer au non-jugement oui, se laisser marcher dessus au nom de grands principes, non !

Un truc me turlupine encore, et qui vient contrecarrer ce que j'ai affirmé haut et fort à l'instant : si je n'étais pas ce que je suis, une rebelle malgré moi, cette femme n'aurait sans doute eu aucun intérêt à se mettre sur ma peau ; ce qui l'a mise en mouvement, c'est cette résistance qu'elle a intuitivement sentie. Ma volonté tenace de ne pas obéir comme un petit soldat à des ordres qui vont à l'encontre de mes valeurs les plus profondes ou de refuser que l'on me maltraite moi, ou d'autres, a sans doute provoqué la situation. Sa perversité pouvait y trouver son compte. C'est complexe...

Agnostique, le Talmud me parle quand même un peu plus sur ce sujet que les autres religions : "Ne juge pas ton prochain AVANT de te trouver à sa place". C'est bien différent que de dire "Ne juge pas". Le raisonnement est différent, le sens également. Cette phrase invite à la réflexion construite, à la saine introspection, pas à l'autoflagellation.

J'avais été à sa place à la rombière catholique pratiquante (eh oui ! elle avait même un directeur de conscience !) et dirigé une équipe avant de débarquer "chez elle", et je n'ai jamais été accusée de harcèlement moral ! Bien au contraire. Ayant été à sa place AVANT, j'ai donc le droit de la juger :-))

S'exercer au non-jugement ne veut pas dire subir ni perdre tout sens critique. N'en déplaise aux grenouilles de bénitier bien-pensantes.

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