Tattoo (1)
La technique du tatouage consiste à introduire par piquage dans la peau, pour la colorer, des pigments, qui vont apparaître par transparence après cicatrisation de la plaie. L'encre est déposée par un dermographe, composé d'aiguilles attachées à une barre avec un canon électrique, dans un espace assez précis à la limite entre le derme et l'épiderme. Lorsque le canon est enclenché, les pointes se déplacent rapidement de haut en bas. C'est évidemment indélébile. Pour les tatouages temporaires, voir dans les Malabar ou se débrouiller avec du henné naturel.
Le tatouage est une pratique ancestrale. On a découvert un homme préhistorique du néolithique momifié et tatoué. Le pauvre hère s'était fait piéger dans un glacier. Sacré Hibernatus ! Personne ne parvient à dater précisément le premier tatouage, mais tout le monde s'accorde à dire que ces dessins intradermiques ont existé pratiquement en tous lieux et à toutes les époques. Pendant longtemps, ils ont été réservés à certaines couches sociales bien particulières : les marins, les galériens, les bagnards, les esclaves, les prisonniers, les pirates, les corsaires. Autant dire qu'ils ne se faisaient pas tous tatouer par plaisir...
Les prisonniers de l'Antiquité et les déportés des camps de concentration et d'extermination nazis se seraient volontiers passés de ces décorations corporelles. Simone Veil porte encore le numéro matricule d'Auschwitz sur l'avant-bras. Une entreprise de déshumanisation inqualifiable. Après la guerre, les survivants des camps ont eu des réactions différentes : certains l'ont fait enlever, d'autres l'ont gardé.
Les soldats de la Waffen-SS avaient leur groupe sanguin tatoué sur la face intérieure du biceps du bras gauche. Ce tatouage était surnommé la "Marque de Caïn" (allusion à la marque que Dieu apposa sur Caïn afin de l'empêcher d'être tué et de fuir à jamais) et ne comportait qu'une seule lettre. Sacré système d'identification, qui a servi à en attraper quelques-uns après la guerre. Le grand-oncle du fichier Edvige ?
Jusqu'après la Seconde Guerre mondiale, il n'était pas rare de voir des marins européens se faire tatouer un énorme crucifix dans le dos. Il s'agissait de se prémunir de la flagellation en cas de punition car c'était un crime que de défigurer une image pieuse. Ouais, enfin le crime c'était quand même de flageller des hommes, non ?
Dans les années 70 un véritable engouement pour le tatouage est né et a connu une forte amplification vingt ans plus tard. Ainsi, peu à peu, le tatouage a perdu sa marque de violence et de marginalité. Aujourd'hui, même des policiers ont des tatouages. C'est pour dire ! Ce n'est plus une manière d'afficher son appartenance à un groupe, à une tribu ou à un quartier. C'est devenu un moyen de revendiquer son originalité, de séduire, de s'embellir, de provoquer, de compenser, ... que sais-je encore ? Certains adolescents le vivent comme un rite de passage et agissent parfois sur une impulsion qu'ils regrettent plus tard. Les raisons pour lesquelles les gens décident de se faire tatouer sont diverses et parfois impénétrables.
Des animaux sont également tatoués, cependant pas pour des raisons décoratives.
Pourquoi un article sur le tatouage ?
Hier soir, ma mère me dit : "Tu viendras avec moi demain matin ? J'ai pris rendez-vous pour me faire tatouer un dauphin sur l'avant-bras". Nombre de filles seraient tombées à la renverse, moi non, je suis habituée. Il y a deux ans, elle s'était fait un piercing au sourcil... alors un tatouage à 66 ans...
Je trouve épatant de donner aussi peu de prise au qu'en-dira-t-on ; elle se fiche royalement de ce que les autres vont penser. Elle a envie d'un tatouage, elle se fait tatouer. Point. Aucune provocation ou jeunisme forcené dans sa démarche, juste une liberté intérieure inouïe. Ma mère est l'un des êtres les plus libres que je connaisse. Je crois qu'elle ne s'en rend même pas compte, ce qui ne fait qu'ajouter de la liberté à la liberté.
Aujourd'hui, 9 heures précises, nous sommes dans la boutique. De grands livres avec des centaines de modèles sont à la disposition des clients. C'est incroyable le nombre d'horreurs que certains peuvent se faire tatouer à vie sur le corps : des figures diaboliques, sataniques, des serpents, des chaînes ou des trucs pornographiques. J'en suis restée coite, éberluée. Je ne suis pas superstitieuse mais il me semble que m'apposer ce genre de monstruosités sur la peau reviendrait à me lier aux puissances des ténèbres ou à pactiser avec Méphistophélès ! J'aurais le trouillomètre à zéro. Je préfère les fées.
Maman, déterminée, choisit son tatouage en trois minutes montre en main. Un petit dauphin, comme prédécidé. Le tatoueur, lui-même tout tatoué et percé de partout, nous invite à passer dans une petite pièce dans l'arrière-boutique. Un fauteuil comme chez le dentiste, de la musique à fond, et pas de la classique, vous vous en doutez..., des photos partout avec des gros costauds entièrement peinturlurés de la tête aux pieds.
Je veille sur ma génitrice comme le lait sur le feu : il a intérêt à sortir des aiguilles neuves, à bien aseptiser l'avant-bras concerné, à faire les choses dans les règles de l'art, sinon je stoppe le bazar. Maman est venue sur des conseils de tatoués expérimentés, mais je suis comme Saint-Thomas.
Je n'ai rien à dire : solution antiseptique, aiguilles sorties du sachet devant la cliente donc à usage unique, gants, le grand jeu. Je me détends, je rentre mes griffes. C'est un vrai professionnel, avec une éthique.
Il attaque, décalque le modèle sur la peau et commence par piquer le contour du dauphin en noir. Ca fait un léger bruit, comme une petite roulette. Je regarde Maman, un peu inquiète : "T'as mal ?" Un signe de tête énergique me fait comprendre que non, mais je la sais peu douillette. Puis il attaque la couleur dans le dessin (du bleu et du blanc), il doit appuyer plus fort et je sens à d'infimes signes que la douleur est un peu plus vive, mais elle discute, rigole, comme si on lui posait des faux ongles.
Le dessin prend forme. Le type est un artiste talentueux. Je suis estomaquée par sa dextérité et son extrême concentration. C'est vrai qu'il est en train de brûler la peau d'un être humain... il n'a pas le droit à l'erreur.
Son associé fait une apparition. Il a des lobes d'oreilles hideux, des trous béants qui sont normalement remplis de... euh... vous savez ces espèces de boucles d'oreilles qu'on place à l'intérieur du lobe. Ce n'est pas beau quand les boucles n'y sont plus : une espèce de peau qui pendouille de chaque côté de la tête.
9 h 50. C'est déjà fini !
Il désinfecte à fond, tartine de pommade et recouvre d'un film alimentaire transparent pour protéger l'épiderme, et donne les recommandations pour la suite de l'aventure : la peau doit rester propre en permanence, il faut donc laver la "plaie" plusieurs fois par jour avec de l'eau tiède et un savon au pH neutre, sécher en tamponnant, sans frotter, barbouiller de crème cicatrisante et recouvrir de film. Au bout de trois ou quatre jours, ça va peler, être tout moche, surtout ne rien faire ! Laisser peler, ne pas tirer sur les peaux. Ne pas s'exposer au soleil, éviter les bains, le spa, le sauna et le hammam pendant au moins quinze jours. Il faudra appliquer la crème trois fois par jour pendant trois semaines.
Joli dauphin, rien à dire, copie conforme au modèle. Passage à la caisse : 80 €, revenez me voir après le 15 août, il y aura peut-être des retouches à faire, merci au revoir.
Retour dans la voiture. Ma mère nouvellement tatouée me lance tout à trac : "Et toi, tu veux un tatouage ? Je te l'offre". J'ai dit non, puis ça m'a turlupinée tout le restant de la journée. Après tout... pourquoi pas... Réfléxion après réfléxion, j'en suis arrivée à la conclusion que je prendrai ma décision demain, mais que si elle devait être positive j'opterais pour un tout petit tatouage, noir, et un modèle unique fait de la main maternelle : une petite plume. Mais j'ai peur d'avoir mal, peur de ne pas choisir le bon endroit de mon corps, peur de regretter. Le piercing jamais, le tatouage peut-être...
Lire Tattoo (2) : http://zitoune.over-blog.fr/article-tatoo-suite-53626938.html et Tattoo (3) : http://zitoune.over-blog.fr/article-plume-au-vent-54628741.html