Ma Stèph

Publié le par La Zitoune

Elle est à la fois moelleuse comme un donut à la compote de pommes et douce comme une tractopelle. Je la connais depuis 1990, je vous laisse compter. Elle m'appelle ma Caille, et moi ma Stèph ou - quand elle me cherche un peu trop - Rascasse. Et si vraiment elle fait suer, j'opte pour un Morue plus radical.
Je vivotais dans la piaule 327 et elle était méga-installée dans la 326. Je pouvais (déjà) l'entendre ronfler à travers la cloison. Je campais comme nombre d'étudiants en cité universitaire : mon beurre pendouillait dans un sac en plastique accroché à la fenêtre, à l'extérieur ; je mangeais au resto U midi et soir ; j'avais un balai, deux assiettes, deux verres, enfin tout par deux et pas mal de trucs volés dans les bars ; j'allais à la douche située dans le couloir avec mon savon et mon shampooing, en pauvres tongs de chez Carrouf.
Stèph - elle - avait une liste à la Boris Vian : un frigo, de la vaisselle en pagaille, des épices par dizaines, des grosses gamelles, une double plaque, un aspirateur, un peignoir, des claquettes en bois, 42 364 produits de beauté... et un chat !!! Oui, un chat ! Dans sa piaule de 9 m2 !
Elle cuisinait pendant des heures dans sa petite chambre et je ne suis même pas sûre qu'elle ait vu le resto U une seule fois dans sa vie. Cette (fausse) bourgeoise m'a nourrie à de nombreuses reprises, pour mon plus grand plaisir des papilles. Elle cuisinait déjà bien et déjà en quantité ! Elle m'a fait goûter des machins roulés sous les aisselles, comme dans le pays de ses ancêtres. Des beureks je crois... et des trucs dans des feuilles de vigne... et d'autres délices salées et sucrées. Ça embaumait dans le couloir.
À l'époque, cette grognasse avait les cheveux jusqu'aux fesses et ils étaient tellement noirs qu'ils en étaient bleus (mais si ! relis doucement...). Son rire emplissait l'étage et rebondissait contre les murs. Bouïng ! bouïng !
On en a fait des blagues et raconté des bêtises. Fouilla !
Je passe sur l'épisode... Élie-le-BG... afin d'éviter les représailles et son regard noir qui tue. Le genre de regard arménien qui te fait filer droit même quand t'as rien à te reprocher !
Surtout quand t'as rien à te reprocher !!
Le même regard noir que sa frangine qui - elle - vivait quelques étages au-dessus, dans une piaule avec de l'électroménager partout qu'on se serait cru chez Darty ! Il me semble qu'elle avait même la télé ! La télé, tu t'rends compte ?!
Deux regards sombres, qui cachent deux très grands coeurs.
Stèph étudiait les langues étrangères. C'est sûrement pour cette raison qu'elle avait toujours la gueule grande ouverte.
Aujourd'hui, c'est la même. En pire.
Elle ne la ferme toujours pas. Son oeil pétille encore dès qu'il y a une connerie à faire ou à dire ; on dirait que des lampes malicieuses s'allument au fond de sa tête. Il faut le voir pour le croire.
Tu ne peux plus lui rendre visite un week-end sans qu'elle te remplisse de nourriture et d'alcool. Tu dors sur le dos, avec les dents du fond qui baignent, réclames un chariot élévateur (ou un transpalette) pour te désincarcérer de son canapé et rentres chez toi le bouton du froc explosé, en rampant. Ivre de rires. Et jurant oh grand Dieu ! que plus jamais tu ne mangeras et ne boiras de toute ta vie.
C'est Stèph. La définition même de la générosité, de l'hospitalité.
Elle est cette amie qui - après t'avoir gavée de bouffe et fait picoler plus que de raison (même si tu planques ton verre sous le canapé, elle le retrouve) - te dit la bouche en coeur : "Allez, viens ! On va faire du vélo !" Alors tu pédales sous un soleil de plomb en te disant que tu serais mieux sur un transat à l'ombre dans son jardin, puis tu relèves la tête et l'aperçois au loin, minuscule fend-la-bise. Tu hurles son prénom pour qu'elle s'arrête, la rejoins en haletant, là tu rouspètes un peu par principe, ce qui la fait marrer, et repartir aussi sec ! MAIS elle fera le retour à deux à l'heure, en claudiquant et en poussant son vélo, parce que sans échauffement, et avec deux grammes dans le sang, elle s'est bien entendu... claqué le mollet !
C'est Stèph. La mesure en toutes circonstances.

La Rascasse fait tout en grand : la bouffe, la gueule, rire, aimer, râler, chanter, garder les secrets, réconforter, ressentir, tout. Et c'est aussi pour ça que je l'aime. Pour sa démesure, cette folie bienveillante, ses généreux débordements.

Stèph, c'est une piqûre de vie, mais en intraveineuse !

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Ma Stèph

Publié dans Portraits

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