Louise

Publié le par La Zitoune

"Il ne fait pas bon vieillir" soupire Louise en étalant sa crème de jour antirides, effet repulpant garanti sous 8 jours ; ça fait 2 mois, mais elle ne voit pas de différence... ah si... des poches violacées sont apparues sous ses yeux de presbyte. Remarque, ça met un peu de couleur sur son visage blafard. "Je ressemble de plus en plus à un double cheeseburger sans viande" ajoute-t-elle à voix haute en se mouchant dans ses doigts au-dessus du lavabo. "Tu rigoles ?" rétorque Raoul, fraîchement sorti du paddock, perclus d'arthrose et de mauvaise humeur. Après avoir repoussé avec le pied le chien qui venait lui faire la fête, comme tous les matins - à croire que les chiens sont un peu cons -, il embraye d'une voix glaireuse : "T'as pas de viande toi ?!! La bonne blague ! Même McDo n'oserait pas proposer un menu aussi gras à ses clients !". Louise, meurtrie par tant de haine gratuite, pour une fois se rebiffe et le traite à son tour : "Non mais tu t'es vu toi ? Tu ressembles à un chewing-gum trop mâché ! Même Malabar ne te prendrait pas dans une pub ! Et ce cou de volaille, on dirait un périscope. Dommage que tu nages comme une enclume, tu aurais pu faire carrière dans la Marine !". Raoul, surpris par tant d'audace, accuse le coup en palpant son cou du bout de ses doigts décharnés et balance son 43 osseux dans le Q du chien, qui dégage du couloir en poussant des petits cris aigus de pintade effarouchée. Pour bien signifier à son connard de mari que dorénavant elle ne se laissera plus faire, Loulou rajoute comme une cerise sur le pudding : "Et tu sens l'ail à plein nez ! À faire dégueuler un rat d'égout." Raoul regarde sa femme, mi-ahuri mi-dégoûté, puis pousse des cris d'orfraie et insulte "ce chien d'ivrogne qui pose des pêches partout !". Le chien, lassé d'attendre qu'on le sorte faire ses besoins, et sans doute encouragé par la témérité soudaine de sa maîtresse, vient en effet de se lâcher dans l'entrée, avec un air satisfait qui pourrait finalement faire douter de la connerie des chiens. Louise lance un clin d'oeil complice au sien, avant d'enjamber le paquet fumant, et sort de l'appartement, le port de tête altier, en balançant un dernier missile à tête chercheuse, sans se retourner : "Je pars TRAVAILLER, tu sortiras la POUBELLE, t'as qu'ça à faire, feignasse de CHÔMEUR ! Parasite social ! Profiteur ! SAC À MERDE ! Poche à gnôle !". Lorsque la porte claque, on pourrait jurer que le chien sourit à pleines dents ; dents qu'il aurait pu garder encore un peu s'il avait pu éviter la savate lancée à très grande vitesse depuis la cuisine par un type furibard, puis les grands coups de laisse dans la gueule qui s'ensuivirent.
Raoul, défoulé, retrouve peu à peu ses esprits, si tant est qu'il en ait au moins un, ce qui n'a jamais pu être prouvé.
Après tout ce n'est qu'une femelle, s'entend-il "penser". C'est la ménopause qui la travaille, cette grognasse, continue-t-il sur sa lancée.
C'est qu'il en a des choses à dire sur les femmes, le Raoul. Pas autant que sur les Arabes, les juifs, les pédés et les Noirs, mais quand même... il peut argumenter, il en connaît un rayon sur ces putes qui disent non même quand elles veulent dire oui. Elle va voir la Louise en rentrant ce soir, ce qu'elle va prendre. Il va la calmer lui. Depuis quand elle ose lui parler sur ce ton, cette salope ?! Pour qui elle se prend ?!!
La radio évoque l'allocation de rentrée scolaire, ce qui achève un Raoul déjà faiblard : "Ah ben voilà... ça va encore servir à acheter des écrans plats. Quel monde de merde, c'est dingue ! C'est toujours les mêmes qui en profitent. Les bicots et les négros, évidemment ! Faudrait une bonne guerre, tiens ! Ça remettrait les pendules à l'heure. Vivement que Marine fasse le ménage et renvoie tout ça chez eux !" vomit-il avant d'avaler cul-sec son premier rouge limé de la journée, qui promet d'être longue.
La poubelle attendra. Le véto également. Malheureusement un peu trop.

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Louise

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