Ce besoin de faire du bruit...
"Et voilà ma p'tite dame ! Un p'tit noir pour bien démarrer la journée !" clame le tavernier au regard jaune pisseux, comme si j'étais à moitié sourde. Ray Charles me regarde en riant. La porte grande ouverte laisse entrer le cri strident de la pelleteuse orange qui recule, des voitures qui attendent le signal vert du feu tricolore et la voix désagréable d'une mère exténuée, livide, qui sermonne une minuscule tête à claques rougeaude à morvelle. La patronne lave les tasses et les verres en les entrechoquant du mieux qu'elle peut. C'est très réussi. Mes tympans vrillent de douleur. Encore une minute et mes étriers partent au galop, à cru. Tiens, mais c'est Baudelaire qui boit de l'absinthe là-bas ! Il a de la mousse sur la moustache et bave sur son plastron, ce dégueulasse ! La radio, à fond évidemment, annonce une chanteuse dont je n'ai jamais entendu parler. Dès les premières notes aiguës, je sais que je vais la détester de toutes mes forces. Je ne comprendrai jamais ce besoin de brailler comme un veau affamé pour faire passer une émotion. Un homme en bleu de travail réclame "le journal du jour". Il est à la limite de la vocifération. J'ai envie de lui mettre une grande tarte aux doigts dans sa face grisâtre pour qu'il baisse le volume de son clapet ou lève son Q jusqu'au panier à magazines. Deux picolos blafards, juchés sur des tabourets le long du comptoir argenté, commandent un rosé pour l'un, un p'tit blanc pour l'autre. Je sens qu'ils vont vite reprendre des couleurs. L'un des deux a un nez très proche du brocoli dans la forme et voisin de la betterave pour le teint. Un hommage à Arcimboldo. Un rai de lumière vient se poser sur ma tasse blanche, c'est très joli, apaisant. J'ai l'impression qu'on m'enveloppe dans de la ouate. L'espace d'un instant, je suis sourde comme un pot. Ce n'est pas désagréable. Mais une femme se lève en marmonnant entre ses dents et tire d'un coup sec sur le rideau marronnasse. Elle devrait faire de même avec sa robe mauve à pois rose clair avalée par son fessier goulu. Terminé la poésie de la poussière qui danse avec le soleil. Le son remonte d'un coup. Un couple au teint olivâtre gratte des jeux en soupirant de déception. J'aurais préféré qu'il joue les Pink Floyd à la gratte, sur une scène. Allez, c'est bon, la radio annonce "Partir un jour" des 2Be3, c'est un signe. Je réintègre le yellow submarine.
Et une belle illustration poétique de Sakado (merci Jean Perrochaud). Vivement que les rideaux de velours s'ouvrent à nouveau. Le sevrage est interminable...
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