Les bars de province

Publié le par La Zitoune

Ce bar de province ressemblait à un grand marché aux puces. On y trouvait de tout. J'aimais m'asseoir dans un coin et observer sa faune hétérogène. Un microcosme instructif sur l'air du temps, qui représentait pour moi une source d'inspiration intarissable. J'y buvais les brèves de comptoir cul sec, de même que les réflexions philosophiques les plus inattendues.
Il m'arrivait de prendre des notes sur la nappe en papier ; morceaux de textes que je pliais soigneusement en accordéon avant de les fourrer dans mon sac à main, réceptacle de mots volés à l'arrache à des inconnus aussi peu conscients de leur talent oratoire que de leur don inné pour la comédie humaine.
Un homme endimanché, costume, nœud papillon et chapeau de feutre - à la Queneau, dissertait sur les maladies contagieuses, juché sur un haut tabouret  : "Ce ne sont pas les rats qui amènent la peste, mais les puces qu'ils ont sur le dos. Les puces peuvent hiberner des mois dans les plinthes d'une maison ; n'attendant que l'occasion de dévorer des chevilles, pondant des oeufs qui écloront généralement tous en même temps, dès lors que les conditions seront favorables. La puce pestiférée est vicieuse, opportuniste et grégaire. Elle saute, pique, suce le sang, provoque des démangeaisons insoutenables chez son hôte - avec qui elle vit en contact étroit, parfois malgré lui. Minimiser le pouvoir pathogène de ce parasite externe relève de la pure folie. Et ce n'est pas l'utilisation d'une huile essentielle de lavande qui traitera l'infestation".
Son interlocutrice, une jeune femme, très bien habillée, port de tête des danseuses classiques, chaussures à talons aiguilles, bijoutée de partout, dont un anneau grotesque dans le blair, semblait l'écouter religieusement, sans oser l'interrompre. Puis elle se lança comme on saute du plus haut plongeoir à la piscine municipale : "Mon ami, je vous trouve bien audacieux de comparer la peste et le virus qui nous préoccupe aujourd'hui ! D'ailleurs, le professeur Raoult dit que...".
Mon regard, lassé par cet échange ampoulé, changea d'angle pour se poser sur une grignette à lunettes et son lascar avachi sur la table, séparés par deux chopes de bière. Elle lui faisait remarquer qu'il ne mangeait jamais de fruits et se privait ainsi de bonnes choses pour sa santé. Il marqua un temps d'arrêt et s'exclama : "C'est faux ! J'ai mangé des cacahuètes à l'apéro !". Puis, le corps entièrement tourné vers le zinc, sur un ton qui ne souffrait pas la contradiction, il éructa : "Aubergiste, une Chimay bleue !". La grignette, résignée, sortit fumer, en traînant la grolle, des Dr Martens défraîchies - son verre à la main - une trappistes Rochefort 10 à 11,3 °.
Il y avait autant de monde à l'intérieur qu'à l'extérieur. Depuis qu'on ne pouvait plus se droguer dans les lieux publics, on pouvait à peine marcher sur les trottoirs devant certains établissements. Les fumeurs sont des territoriaux à la manière des chats ; s'ils se font virer d'un lieu familier à coups de balai, qu'à cela ne tienne ! ils en colonisent un autre en deux trois mouvements, en jetant leurs mégots un peu partout.
C'est alors que Castex apparut. "Monte le son !" cria quelqu'un. "Avec des cheveux, on dirait Dupontel !" ricana un autre. "Manque plus que Véran-da !" tenta un troisième avant de s'entendre dire "Ta gueule, on n'entend rien !".
Les bars et les restaurants venaient de rouvrir, mais le gouvernement suppliait la populace de rester raisonnable, de continuer à respecter la distanciation physique, les gestes barrières et le port du masque si l'on voulait éviter un 5e confinement. Certains clients émirent un rire gras et les insultes fusèrent. "Crrrétin ! Abrrruti !". "Jean-Foutre !". "Sagouin !". "Tête de pipe !". D'autres sifflaient la télévision, certains crachaient même des glaviots verdâtres au sol, le poing ou le majeur levé. Lorsque la porte d'entrée vola en éclats.
Un homme se tenait sur le seuil, au milieu des débris de verre. Cheveux longs et catogan, cuissardes, chemise bouffante, mains sur les hanches et mine contrite, il attendait le silence complet pour haranguer la salle. Je le reconnus immédiatement.
Le barman coupa le son de l'écran géant et les murmures s'éteignirent peu à peu. L'endimanché, pris d'une peur panique, lâcha quelques gouttes d'urine dans son caleçon Calvin Klein.
L'intrus en cuir monta sur une table. Jambes écartées, il eut à peine le temps d'appeler les Gilets jaunes à destituer "Macron et tous les ronds-de-cuir" que Chuck Norris l'attrapa par la queue de cheval et le traîna jusqu'au commissariat pour toucher sa prime.

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Les bars de province

Publié dans Lys

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