Les souvenirs
Les souvenirs relèvent parfois de meurtrissures, teintées de honte, que l'on chasse avec les mains comme des mouches à merde importunes ; vous savez, les grosses vertes !
Ils ressemblent alors à des madeleines de Proust inversées (de prout ? 🥴).
Mais les souvenirs peuvent également agir comme des calmants naturels, des onguents parfumés, de douces réminiscences chargées d'affects, de ceux qui nous font nous sentir vivants.
Certains sont si drôles dans les méandres de nos mémoires que jamais le Temps (encore lui !) ne les archivera. On peut tout oublier, tout peut s'oublier, oublier le temps des malentendus, et le temps perdu, à savoir comment, mais pas ces souvenirs-là. Et l'on se plaît à les narrer encore et encore, à qui veut bien les écouter, dans les repas de famille ou les soirées entre amis. Ils se dégustent aussi en solitaire ; onanisme manchot, plaisir de l'âme.
On a tous des petites histoires à raconter, des anecdotes de vie remâchées comme des vieux chewing-gums. Des micro-événements que l'on couve comme des petites preuves de l'unicité de notre parcours, de ceux qui fabriquent les liens indéfectibles. J'en ai à foison dans ma tête. Et force est de constater que beaucoup concernent mon frère unique.
Je m'en vais de ce pas vous en conter un des plus croustillants. Pour ce faire, je me dois de vous planter le décor, essentiel pour la chute.
Un père, professeur de sciences physiques, un ours lunaire un peu ronchon, au coeur immense, qui ne recevait pas trop à la maison, mais aimait beaucoup rire. Un jour, allez savoir pourquoi, il y avait des gens partout sur la pelouse, un verre en plastique à la main, un clope dans l'autre. Le pire des cauchemars pour les ados que nous étions alors : des profs partout, la punition suprême ! Je ne me souviens pas ce qu'ils fêtaient, peut-être ses palmes... il était, en effet, très bon nageur.
Respecté par ses élèves, des lycéens boutonneux qui disséquaient des postes de radio en guise de loisir, et par ses pairs, des becs Bunsen binoclards et des éprouvettes au visage sévère, notre père n'aimait pas trop que l'on se fasse remarquer, nous... la paire. Alors j'observais tout le monde en mangeant des gâteaux à apéro, du haut de mes 15 ans, tout en cherchant mon frangin de 11 ans et demi du regard. Mais où pouvait-il bien être ce p'tit con ?!
Nous adorions jouer aux détectives privés depuis notre plus tendre enfance. Cachés dans des endroits improbables, en tenue de camouflage, l'on peut dire sans exagérer que toute l'impasse était sur écoute, à longueur d'année, été comme hiver. Nous étions au courant de tout, absolument tout. À vous dégoûter des adultes et pourquoi pas du genre humain. Parfois, j'ai des regrets d'avoir découvert Clouzot trop tard. J'aurais adoré jouer les corbeaux à cette époque. Avec Laulau... ah oui, au fait, mon frère s'intitule Laurent, ou Laulau les jours avec, et Bouchon-de-chiottes lorsqu'il m'énerve un peu trop (je suis Soeurette ou Tronche-à-boeuf, ça dépend de ses bonnes réponses au Trivial Pursuit)... avec Laulau donc, on aurait pris un plaisir inouï à découper des lettres dans le journal pour en faire des phrases-guillotine truffées de fôtes, avant de glisser les enveloppes - de nuit, en tenue moulante noire en lycra et cagoulés - dans les boîtes. On aurait pu faire chanter les voisins et monter une chorale. Une occasion ratée de se faire du pognon facilement.
Bref, comme je ne voyais Laulau nulle part, j'ai assez rapidement imaginé qu'il était en planque dans un arbre et me suis mise à sa recherche.
Après plusieurs minutes d'exploration minutieuse infructueuse, la curiosité a commencé à me poindre sérieusement, puis une sourde inquiétude m'a piétinée : aurait-il trouvé une cachette que je serais incapable de découvrir, moi la Miss Marple de la Loire ?!
Je l'ai vraiment cherché partout et commençais à débarrasser le bordel de sa chambre pour la faire mienne, lorsque j'ai eu un déclic.💡Dans la niche du chien ! Ce dernier me regarda m'introduire la moitié du corps chez lui avec un drôle d'air, genre : Là j'dis rien, mais t'as pas intérêt à toucher ma gamelle.
C'est dépitée que j'ai regagné la pelouse pour assister à la scène la plus mémorable et la plus drôle de toute mon enfance. La scène qui nous fait immanquablement rire aux larmes chaque fois que l'un de nous deux l'évoque, même du bout des lèvres, même dans une ellipse.
Un prof, dans un emballement sans doute dû à l'alcool bu en plein cagnard, saute de la pelouse à la terrasse, attrape la table de ping-pong repliée le long d'un mur et d'un coup sec la fait rouler face à tout le monde, en disant : "Allez ! On va s'faire un p'tit tournoi !".
Et devinez qui était accroché en étoile de mer derrière la table ??? 😂😂😂