ÉLOGE DE L'ENTHOUSIASME (ou critique des bonnets de nuit à pompon)
S’enthousiasmer pour quelqu’un ou pour quelque chose, même excessivement, même aveuglément, même exclusivement, n’est jamais vain. L'emballement fiévreux ou l'élan frénétique qui nous transporte vers un être humain, un extraterrestre, une œuvre, une idée, un projet, un idéal, à tel point qu’il n'est plus possible ni de le réfréner ni de le dissimuler, n'est jamais le fruit du hasard ni un coup du destin. Mais plutôt celui de la victoire d'éros sur thanatos, pulsions de vie et de mort si chères à pépé Freud. Choisis ton programme "Comme je m'enthousiasme" et gagne en allégraisse, et en ivresse, ou pas : désir/action vs apathie/anéantissement. On a vu choix plus cornélien.
Bernard Cannelloni exulte plusieurs fois par jour : "On est tellement sûrs que ça va marcher pour toi qu'on t'offre la première transe".
Comment créer sans enthousiasme ? sans ce feu sacré ? sans cette force parfois mystique ou un chouïa mystérieuse ? Comment aimer, admirer, se lever ou se relever ? Comment avoir envie d'avoir envie ?
Comment ... Vivre ?
L’enthousiasme, cette émotion puissante, est souvent dénigré, d’aucuns prenant un malin plaisir - tels des oiseaux de mauvais augure ou simplement par aigreur ou méchanceté plus ou moins gratuite - à appeler à tort et à travers à la prudence, au bon sens, voire à l'intelligence, dès qu'un peu de ferveur voit le jour. Des âmes de mormons au plan de salut lugubre ou d'inquisiteurs vérolés, incapables d'engouement ou d'un simple ravissement. Ces ombres font leur religion d'éteindre les feux de joie des autres sitôt embrasés, en se glorifiant eux-mêmes de leur route toute tracée, de leur petit confort ronflant et de leurs grands principes idiots, ennuyeux et gravés dans le marbre de leur stèle trop désherbée.
Misère de la raison ! Misère de la mesure des réactionnaires !
L’esprit, jusque-là exalté, se retrouve alors comme l’oiseau tiré en plein vol par un chasseur jaloux de sa liberté. Chasseur en planque, reconnaissable à sa tenue de camouflage vert vomi sous son gilet jaune fluo.
Ainsi, face à ces emmerdeurs qui identifient des délires partout et pensent (?) que c'était mieux avant, l'Enthousiaste voit sa sensibilité brutalement ramenée sur la terre ferme, et son inspiration, un plomb dans l’aile, s'en aller mourir sous un meuble.
Le monde est plein de ces conseillers d'orientation prêts à t'indiquer le chemin du BEP compta analytique alors que tu cherches l'entrée du Conservatoire de danse contemporaine. Qu'ils s'étouffent avec le capuchon de leurs directives ministérielles, le stylo dans le... et dans d'atroces souffrances, que la morphine ne pourrait plus soulager.
Heureusement, la passion, l'entrain, l'ardeur, l'excitation, la flamme, la fureur, appelons-la comme on veut, n'est perméable qu'un temps à ces injonctions normatives. Et renaît parfois plus solide encore de ses cendres.
Les briseurs d’enthousiasme, les jaloux, les pisse-vinaigre, les lyophilisés, n'ont pas cette force intérieure invisible, cette énergie contagieuse qui fabrique les êtres à part ; ceux qui n'oublient jamais qu'ils sont mortels et se dépêchent de vivre, et brûlent, brûlent, brûlent, mais ne se consument pas.
Les rabat-joie sont comme les hommes d'équipage se riant des albatros qui marchent, alors qu'ils sont eux-mêmes incapables de voler.
Qu'ils moisissent dans des antichambres aux volets clos ou des caves gangrenées par le salpêtre et laissent les doux rêveurs, les enthousiastes, autres toxicos créatifs et exaltés de la rate ensoleillée se shooter comme ils l'entendent. Le monde est suffisamment vaste.
Et baiser Éros jusqu'à la lie.
Illustration de Sakado. 😍
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